Théâtre
Denis Lavant en Céline : du “cauchemar en réserve”
Denis Lavant dans Faire danser les alligators sur la flûte de Pan © Mélanie Autier
Denis Lavant interprète à nouveau la correspondance de Céline, au théâtre de l’Œuvre, dont il fait vivre la profondeur, la lucidité et la lumineuse noirceur. « Faire danser les alligators sur les flûtes de Pan » passe au crible l'existence et ses commentateurs, avec une méchante jubilation.
« Quel est votre démon? », demandions-nous dans ce journal, d’humeur proustienne, à Denis Lavant. L’acteur dramatique amateur de pirouettes répondait, sans ciller : « Une forme d’apitoiement, d’affaissement sur soi. » Lui s’affaisser, avec ses airs de clown et d'acrobate mordant ? Difficile à croire. Plutôt : de la fatigue, il se méfie et se garde. Aucune indulgence : « Et tant pis pour les gens fatigués » (la formule revient à Jacques Rancière). Il a de la verve à revendre, travaille et ne se complaît pas, comme Céline, qu’il incarne à nouveau sur la scène du théâtre de l’Œuvre, avec l’allant des timbrés, le génie des grands qui ne se laissent jamais enfermer, par rien ni personne. « Je saurais s'il le fallait faire danser les alligators sur la flûte de Pan », affirme l’auteur du ravissant Voyage au bout de la nuit. La formule alambiquée donne son titre au spectacle.
La partition est une adaptation, fidèle mais sans déférence, de la correspondance de Louis-Ferdinand Destouches, dit Céline, réalisée par Émile Brami et mise en scène par Ivan Morane. Elle file droit, évitant les écueils, ne cachant rien des dérives antisémites de l'écrivain aux « mille pages de cauchemar en réserve ». Il y épingle ses contemporains, sonde l’absurdité et la misère de l’existence. « Je connais la musique du fond des choses... écrit Céline. Je saurais s'il le fallait faire danser les alligators sur la flûte de Pan. Seulement il faut le temps de tailler la flûte et la force pour souffler... Souvent la flûte si légère qu'elle soit me tombe des doigts... » De cette flamboyance métaphysique, parfois frauduleuse, souvent facétieuse, Denis Lavant, tout feu tout flamme, fait un ardent brasier.
“Je connais la musique du fond des choses”
Qu'ajouter ? Une fois n’est pas coutume, derniers mots à un ami, car on ne saurait mieux dire : « Ni Brami, ni Morane, ni donc Lavant ne s’attardent sur cet aspect, on le répète, archirebattu de “l’affaire Céline”, écrit Olivier Pansieri. C’est à un autre procès, autrement subversif, qu’ils nous invitent les bougres, celui des minus. Des faiseurs, des pseudo-génies, des pleutres, des bons apôtres, des Fouquier-Tinville de la plume, des girouettes, des fonceurs prudents, des papes et des papesses, et des gens du métier, comme dirait Vian. Céline, impérial, les dénonce, les défie, les attend dans sa souricière à prétentieuses nullités. Ce Céline-là, c’est Zorro. Il marque d’un “Z” qui veut dire “zéro” un réjouissant nombre d’imposteurs. Cela va de Malraux à Aragon en passant par Sartre, sa bête noire. Le malheur a voulu pour eux qu’il les ait lus. Car, c’est le grand “scoop” de la soirée : Céline a lu tous ses concurrents, ou presque. Ils les sort, un par un, d’un grand carton, sous la forme d’un de leurs livres qu’il relit un instant, puis rejette au loin, décidément conforté dans son exécration, réelle ou feinte, de la “littérature”. L’adaptation ne dit pas que Céline ment, presque toujours. »
Dans son interprétation, Denis Lavant, qui, à l’instar du styliste en chef, prend la langue et « la tortille », ne ment pas. Il braque les pleins feux sur la nuit de l'homme, à travers laquelle Céline nous emporte.