Mort du pape François
Derniers instants du pape François : est-il possible de retarder sa propre mort ?
Le Pape François pendant la bénédiction Urbi et Orbi de Pâques, le 25 avril 2025. © Evandro Inetti/Zuma/Sipa
Et si le pape François avait choisi son moment ? Mort au lendemain de Pâques après une apparition épuisante devant les fidèles, faut-il lire sa disparition comme un geste politique, une volonté de retarder sa mort après une fête symbolique, ou bien plutôt comme un étrange « miracle » de l’action ?
➤ Cet article est exceptionnellement proposé en accès libre. Pour lire tous les textes publiés chaque jour sur philomag.com, avoir un accès illimité au mensuel et soutenir une rédaction 100% indépendante, abonnez-vous ! Retrouvez toutes nos offres ici.
Sur le parvis de la place Saint-Pierre à Rome, ce dimanche de Pâques, les fidèles retiennent leur souffle... comme pour mieux en donner au pape François qui a la voix faible, les yeux hagards et la gestuelle épuisée. « Frères et sœurs, joyeuses Pâques », parvient-il à dire. À peine la traditionnelle bénédiction prononcée, sa main s’écroule, sa tête retombe, ses yeux se ferment un instant. Le pape est alors comme écrasé par un effort surhumain.
Un effort qu’il réitère ensuite, en se déplaçant parmi la foule à bord de la papamobile. L’effort de trop ? Le lendemain, au petit matin, la Vatican annonce son décès : Jorge Bergolio n’a pas survécu à un accident vasculaire cérébral. La connexion logique avec l’effort de la veille est immédiatement réalisée : le pape serait mort de son ultime geste. Mais le fait qu’il soit disparu le lendemain de la fête de Pâques double cette connexion d’une étrange coïncidence, aux yeux de certains : au lendemain du jour où le Christ descend sur Terre, le représentant de Dieu monte au ciel – pour reprendre la terminologie chrétienne. Là où les plus fervents des croyants ne peuvent s’empêcher de voir un « signe », les non-croyants n’y voient qu’une simple coïncidence.
Partir au bon moment
Et si la mort de François avait été en réalité repoussée… par lui-même ? L’hypothèse de l’existence d’une capacité à décaler sa propre mort peut, au prime abord, paraître farfelue. Elle est pourtant étayée par un article scientifique publié en 1990, co-écrit par le chercheur David Philips, affilié à l’université de Californie. En analysant les statistiques de la communauté chinoise de Californie, il constate que la mortalité baisse avant la fête de la Lune, importante pour cette communauté, et augmente significativement juste après. Il en conclut ainsi que la mort « peut être brièvement repoussée jusqu'à la survenue d'une occasion importante ». Autrement dit, nous serions capable de littéralement retenir notre souffle, pour partir au bon moment.
“La mission au cœur du peuple est quelque chose que je ne peux pas arracher de mon être si je ne veux pas me détruire”
Dimanche, chacun a pu constater la force mobilisée par François, comme un dernier geste en accord avec ses convictions les plus intimes. Proche intellectuellement de la « théologie du peuple », branche argentine de la théologie de la libération, François écrivait en 2013 dans sa lettre d’exhortation apostolique Evangelii gaudium (« la joie de l’Évangile »), comment « la mission au cœur du peuple n’est ni une partie de ma vie ni un ornement que je peux quitter, ni un appendice ni un moment de l’existence. Elle est quelque chose que je ne peux pas arracher de mon être si je ne veux pas me détruire ». Et d’ajouter « je suis une mission sur cette terre, et pour cela je suis dans ce monde ». Renoncer à l’ultime déambulation en papamobile, rester perché sur son balcon, cela aurait été renoncer à la mission qu’il s’était donnée, avec laquelle il s’identifiait dans sa chair.
« Toute action est un miracle »
Un acte qui confine au « miracle », tel que compris par Hannah Arendt. La philosophe remarque que l’existence de l’humanité tient à une « improbabilité infinie ». Entre l’émergence de la vie sur terre et l’évolution des espèces, notre situation historique ressemble à un concours de circonstances parfaitement improbable : « Le mouvement linéaire de la vie de l’homme entre la naissance et la mort ressemble à une déviation bizarre par rapport à la loi commune, naturelle, du mouvement cyclique » (Condition de l’homme moderne). Dans son article Qu’est-ce que la liberté ? (repris dans La Crise de la culture), elle conclut dans cette belle formule : « Tout acte est un “miracle” – c’est-à-dire quelque chose à quoi on ne pouvait s’attendre. »
Malgré sa fatigue extrême, le pape frappe ainsi par son souci de mettre en conformité son projet et son action : il recommence un nouvel acte, en tutoyant les limites physiques de son corps. Si la scène frappe les croyants comme les non-croyants, c’est que, loin de repousser la mort, elle célèbre cette puissance de la « nouveauté » louée par Arendt, cette force de la liberté prise dans ses ultimes retranchements. Arendt écrit encore, dans une envolée quelque peu lyrique, que « seule l’expérience totale de cette capacité peut octroyer aux affaires humaines la foi et l’espérance. […] C’est cette espérance et cette foi dans le monde qui ont trouvé sans doute leur expression la plus succincte, la plus glorieuse dans la petite phrase des Evangiles annonçant leur “bonne nouvelle” : “Un enfant nous est né !” ».
La nouveauté était d’ailleurs au cœur de la dernière homélie de François, lue par le cardinal Angelo Comastri, ce dimanche. Elle se terminait par ces mots : « Tout est nouveau, Seigneur, et rien n’est répété, rien n’est vieux. Nous pouvons dire : avec Toi, Seigneur, tout est nouveau. Avec Toi, tout recommence. »