Journal de bord

Des couteaux !

Alphonso Lingis publié le 3 min

Sur la promenade de l’Avenida Atlântica dans Rio de Janeiro, restaurants et cafés étalent leurs terrasses. Les touristes affluent devant la plage de Copacabana et l’immense océan argenté. Autour des tables où les dîneurs sont installés, des locaux circulent en colportant des cornets de cacahuètes, des petits saucissons, des bonbons, des cigarettes et des souvenirs, chapeaux de paille, T-shirts, cartes postales…

Assis là, je remarque un homme qui s’approche des tables. Tout à coup, je m’aperçois qu’il a les deux mains amputées, l’une au poignet, l’autre au-dessus du coude. Passant d’un groupe à l’autre, il importune les gens au beau milieu de leurs repas. Comme il vient vers moi, mes yeux sont attirés par lui, comme le sont toujours nos yeux par les estropiés et les amputés, surtout s’ils ne paraissent pas faibles ni abattus, mais plutôt énergiques et entreprenants ; nous nous demandons comment ils parviennent à survivre. Mais il y a aussi à cette curiosité un motif plus profond. Nos corps ne tendent pas à un état d’équilibre comme les choses, ils produisent des énergies en excès, disponibles pour des besognes rudes et dangereuses. En outre, ces forces lancent nos corps gratuitement sur des voies obstruées et des sentiers périlleux. Pendant la dernière époque glaciaire, ces énergies excessives ont poussé nos ancêtres à marcher à travers les glaciers de la Sibérie jusqu’à l’Amérique du Nord ; elles conduisent nos contemporains à explorer les abîmes océaniques et l’espace intersidéral. Or, à la vue d’un amputé, nous avons comme le pressentiment des blessures et des mutilations, voire des handicaps permanents, que risquent de nous coûter nos pulsions les plus énergiques.

Expresso : les parcours interactifs
Joie d’aimer, joie de vivre
À quoi bon l'amour, quand la bonne santé, la réussite professionnelle, et les plaisirs solitaires suffiraient à nous offrir une vie somme toute pas trop nulle ? Depuis le temps que nous foulons cette Terre, ne devrions nous pas mettre nos tendres inclinations au placard ?
Pas si vite nous dit Spinoza, dans cet éloge à la fois vibrant, joyeux et raisonné de l'amour en général.
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