Vos questions

« Des preuves philosophiques de l’existence de Dieu, est-ce une blague ? Comment cela peut-il être convaincant ? »

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Cet article est issu du numéro 38 de Philosophie magazine « 38 - avril 2010 », en kiosque le 25 mars 2010. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

— Paul Catherine

 

Une blague ? Peut-être, mais aussi une des questions les plus débattues en philosophie. L’idée de preuves rationnelles de l’existence de Dieu a au moins le mérite de sembler ridicule aux athées – comment démontrer l’existence de ce qui n’existe pas ? – autant qu’aux chrétiens – pour qui Dieu, ainsi que l’écrit Pascal, s’éprouve, mais ne se prouve pas. Je vais vous répondre d’une manière un peu cavalière qui agacera les spécialistes. La plupart de ces « preuves » peuvent en effet être balayées sans crainte. Celles, par exemple, qu’on nomme « a posteriori », qui partent de l’existence du monde, de son ordre, de sa beauté, pour en « déduire » celle d’un Dieu créateur. On partirait du fini pour démontrer l’Infini ? Dieu aurait donc besoin de ses créatures pour exister ? Ce serait lui qui serait dépendant d’elles – non l’inverse ? Celles, aussi, qui cherchent à remonter à une cause première du monde : si l’infini existe, pourquoi le monde ne serait-il pas de toute éternité ? Pourquoi aurait-il dû commencer ? Celles qui postulent trop évidemment ce qu’elles aspirent à démontrer – du genre « Dieu est parfait, l’existence est une perfection, donc Dieu existe ». Mais il y en a une, je crois, qui est au-dessus des autres. Elle vient de saint Anselme, auteur du Proslogion. Accrochez-vous, la voici. Reconnaissez-vous l’idée qu’il pourrait exister un être « tel que rien de plus grand ne puisse être conçu » ? Oui. Nous ne disons pas qu’il existe, mais que son existence est possible, concevable. Même l’athée reconnaît qu’il est capable d’en former l’idée. Examinons maintenant la phrase « Dieu n’existe pas ». Si Dieu n’existe pas, il existe au moins dans la tête de celui, l’athée par exemple, qui reconnaît qu’il pourrait exister un être « tel que rien de plus grand ne pourrait être pensé ». Mais alors cet être existe bien : rien de plus grand ne peut être pensé puisque la seule chose qui serait plus grande serait cette idée… à quoi s’ajouterait l’existence réelle de cet être. Donc, si Dieu n’existe pas dans la réalité, il est vrai qu’il existe un être tel que « rien de plus grand ne puisse être conçu ». C’est la première conséquence logique de l’affirmation « Dieu n’existe pas ». Mais si Dieu n’existe pas, la deuxième conséquence logique est qu’il n’existe pas d’être « tel que rien de plus grand ne puisse être conçu ». En effet, un être plus grand peut être conçu : celui qui serait la somme de cette idée dans la tête de l’athée et de l’existence réelle de ce Dieu. Affirmer que « Dieu n’existe pas » nous conduit donc à deux propositions vraies, mais contradictoires : d’une part, « il existe un être tel que rien de plus grand ne puisse être conçu » ; d’autre part, « il n’existe pas d’être tel que rien de plus grand ne puisse être conçu ». C’est une faute logique d’affirmer « Dieu n’existe pas ». À partir du moment où il est possible de concevoir Dieu, il ne peut donc qu’exister. Or vous avez reconnu au départ qu’il était possible de le concevoir. Descartes s’en souviendra, qui lui aussi partira de l’idée de Dieu dans la tête des hommes pour en démontrer l’existence. Hegel aussi bien sûr, pour qui Dieu ne pourra se concevoir qu’existant. Belle postérité de la blague de saint Anselme.