La lettre du mercredi
Devant la douleur des Iraniennes
Centre-ville de Téhéran (Iran), le 19 septembre 2022. Des femmes fuient la police anti-émeute lors d’une manifestation contre le régime. Photo prise par un témoin non employé par l’Associated Press et obtenue par AP hors d’Iran. © AP/Sipa
À quoi mesure-t-on son degré d’impuissance ? Dans notre billet du jour, Victorine de Oliveira nous confie que ces derniers temps, elle serait tentée de répondre : au nombre de vidéos regardées en boucle sur Instagram.
« Les images se ressemblent toutes : du flou, des corps qui courent en tous sens, des cris, des hommes en uniformes armés de matraques, qui s’abattent sur d’autres corps plus vulnérables, recroquevillés, affolés. On distingue parfois du sang, on entend des tirs d’armes à feu. Des noms et des visages, toujours jeunes, circulent. Le déclencheur de ces manifestations violemment réprimées est celui de Mahsa Amini, une jeune femme de 22 ans morte le 16 septembre suite aux coups infligés par la police des mœurs iranienne – les autorités prétendent qu’elle a fait un arrêt cardiaque en prison. Le motif de son arrestation : quelques mèches de cheveux dépassaient de son foulard. Depuis dimanche, le nom de Hadis Najafi soulève également l’indignation : filmée quelques heures avant de mourir (mais l’identité de la personne sur la vidéo n’est pas certaine), la jeune fille d’à peine 20 ans incarne la détermination et la rage de vivre des manifestants qui envahissent les rues des villes iraniennes depuis bientôt deux semaines. Un bilan tenu par l’ONG Iran Human Rights fait désormais état de presque 80 morts parmi les manifestants, la plupart tués par balle.
Cela fait donc une dizaine de jours que défilent les images de ce massacre sur les réseaux sociaux, relayées massivement par certaines figures de la diaspora iranienne comme l’actrice Golshifteh Farahani. On n’a pas vraiment d’autre choix que de se fier à ces images amateur tournées par des téléphones, puisqu’il est impossible pour un journaliste étranger d’entrer et travailler de façon sûre en Iran. On en est donc réduit à regarder, partager des hashtags, des dessins et des symboles, comme ce drapeau fait de mèches de cheveux noirs. À hurler aussi. Mais au fond, on sait bien que tout cela n’arrêtera pas la folie meurtrière du régime des mollahs. Des sanctions internationales, peut-être ? En attendant, des étudiants sont tués à bout portant parce qu’ils n’en peuvent plus de voir leur horizon barré par la silhouette hostile et anachronique de la police des mœurs.
Dans l’un de ses derniers essais, Devant la douleur des autres (Christian Bourgois Éditeur, 2003), Susan Sontag questionne la puissance des images, photographiques notamment, dans l’opinion publique. Dans un premier temps, elle soupçonne une accoutumance aux images de sévices, de mort et de tortures. Mais son expérience et sa sensibilité personnelles l’engagent à réviser son diagnostic : dans certaines circonstances, “les cordes sensibles” continuent de vibrer. Lesquelles ? Si les images sont particulièrement insoutenables, notamment. Elle cite les portraits des gueules cassées de la Première Guerre mondiale, témoins des ravages du feu dans la chair. J’ajouterais : si elles sont peu travaillées, mal cadrées, pas éditées ni montées, comme celles qui nous viennent d’Iran. Pour le moment, aucun reporter ne peut donner forme à l’horreur, en composant son cadre de manière à l’inclure dans un récit qui ait du sens. En Iran, on assiste juste à l’éruption d’une violence brute, glaciale, absurde. Et l’ennui, comme le remarque Sontag, c’est que “ce que nous voyons de l’horreur est généralement d’ordre posthume”. On regarde toujours après, une fois que la mort a fait son œuvre. Ne nous restent alors que nos yeux pour pleurer. »
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