Diderot vivant...
Mathieu Desfemmes dans Comme si j'étais près de vous © Philippe Lacombe
Dans l’attente d’une lettre de Sophie qui tarde à arriver, nous voici en présence d’un Diderot en chair et on os qui raconte et discourt avec humour et habilité, faisant comme si son amour absent était à ses côtés. « Dialogue à une seule voix », il réussit à faire apparaître tout un monde dans le cadre intime d'un salon du XVIIIe siècle.
Un contraste marque la pièce : d'un côté, l’absence palpable mais implicite de Sophie, représentée par un petit buste sur le piano, ponctuée par l'accompagnement musical discret de Florence Pavie ; de l'autre la manifestation très explicite de toute l’intériorité de Diderot. « Tout ce qui se passe dans mon âme, on le voit sur mon visage », avoue-t-il. Cette idée, au fond assez matérialiste – l’âme n’est rien d’autre que le corps – est prise au sérieux dans le jeu de Mathieu Desfemmes. L'acteur incarne Diderot de manière très dynamique et expressive – parfois un peu trop –, et, à travers lui, une galerie de portraits, ceux des amis du philosophe au Grandval, demeure de campagne au sud-ouest de Paris. Dialogue à une seule voix, monologue à plusieurs : l’effort est encore de rendre ce qui est absent présent. Desfemmes réussit une sorte de mise en abyme des personnages, faisant de l’auteur du Paradoxe sur le comédien un acteur bien doué de personnalités et de sentiments autres que les siens. La mimique de Madame d’Aine, particulièrement caricaturale, permet aussi certains des « échanges » les plus comiques.
La diversité des thèmes traités dans les lettres reflète l’esprit encyclopédique de Diderot. Passant de la passion amoureuse à la religion, les sciences, la politique et la société, le personnage est toujours en mouvement, intellectuellement comme physiquement. Résultat de cette libre expression : on ne s’ennuie pas, mais on ne retient pas tout. On peut voir pourtant deux formes d’unité, l'une dramatique et l’autre philosophique. L’unité philosophique tient au thème de la vie et du vivant. Diderot a voulu faire de ses lettres « une histoire assez fidèle à la vie » : « Voilà notre vie », déclare-t-il après avoir expliqué le déroulement de ses journées. « Avez-vous jamais pensé sérieusement à ce que c’est que vivre ? » questionne-t-il, discutant de la spécificité du corps vivant. C’est une articulation de la vie dans toute sa matérialité concrète, face à la mort, la séparation, le manque qui anime ce personnage. L’unité dramatique est l’autre personnage, Sophie vivante mais non présente, qui se dessine en creux comme copublic à côté de nous.