Docteur Folamour, la bombe humaine
Docteur Folamour, de Stanley Kubrick, 1964. © Everett Collection / Aurimages
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Cet article est issu du Hors-série n°64 de Philosophie magazine « L'art de la guerre », en kiosque le 13 mars 2025. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Au plus fort de la guerre froide, deux ans seulement après la crise des missiles à Cuba, Stanley Kubrick met en scène l’éventualité d’une apocalypse nucléaire en usant de l’arme la plus efficace face à la raison scientifique dévoyée et à la paranoïa du lobby militaro-industriel : la farce grinçante. Suffisant pour gripper les rouages de la Machine du Jugement Dernier ?
Deux ans seulement la crise des missiles de Cuba de 1962, point culminant de la guerre froide, alors que le monde a frôlé la guerre nucléaire, Stanley Kubrick livre, avec Docteur Folamour, une farce noire déconcertante. Le sujet – l’apocalypse atomique – est éminemment sérieux, mais le réalisateur choisit de l’aborder sur le mode de la comédie satirique. Tout part de la folie paranoïaque du général Jack D. Ripper (Sterling Hayden), convaincu que l’ennemi veut « saper et putréfier [ses] plus précieux fluides corporels », sa semence, c’est-à-dire son énergie vitale – angoisse d’impuissance exacerbée dans une société américaine encore très puritaine. Sans raisons objectives, le voilà qui lance quarante-deux bombardiers B-52, porteurs de bombes atomiques, pour frapper l’URSS. Le Pentagone n’a aucun moyen de rappeler les avions. La procédure était censée garantir la paix, en rendant absolument certaine la destruction mutuelle en cas d’attaque nucléaire. La voilà qui risque de provoquer l’anéantissement. Seul un code secret détenu par Ripper peut permettre de dérouter les avions. Un assaut est lancé contre la base où il s’est barricadé, et, malgré le suicide du général pour le moins perturbé, le sésame est finalement récupéré. Trente avions sont rappelés, trois sont abattus par les Soviétiques. Reste cependant un bombardier, endommagé mais non détruit. Sa radio ne fonctionne plus. Une fuite de kérosène l’a contraint à changer de cap et à choisir une nouvelle cible pour sa bombe. Impossible pour les Américains de fournir aux Russes la position de l’appareil. L’ambassadeur soviétique est convoqué pour témoigner de la bonne foi du président américain (Peter Sellers), si le dispositif atomique venait à toucher l’URSS. Mais il est trop tard : le diplomate dévoile l’existence d’un système secret de défense, la Machine du Jugement Dernier (Doomsday Machine), qui ripostera automatiquement en cas de frappe nucléaire. Le docteur Folamour (toujours Peter Sellers), scientifique paraplégique originaire d’Allemagne, toujours sous l’emprise de l’idéologie nazie, confirme la crédibilité de la menace. Il propose une solution pour sauver l’espèce humaine : sélectionner les « meilleurs » êtres humains, avec un fort ratio de femmes (dix pour un homme), et les faire vivre sous terre le temps que l’hiver atomique se dissipe. Son discours eugéniste est ponctué de saluts nazis inopinés et de deux « Mein Führer ». Il est de toute façon trop tard pour réaliser son plan : la bombe américaine est larguée et déclenche la machine infernale russe.