Entretien

Olivier Dekens : “Une politique de l’épaisseur humaine doit chercher à plier autrement les existences”

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Olivier Dekens : “Une politique de l’épaisseur humaine doit chercher à plier autrement les existences”

Élèves officiers de l'École militaire spéciale de Saint-Cyr lors du colloque “Société civile et communauté militaire : défendre ensemble les valeurs de la France”, organisé à la Sorbonne, à Paris, le 23 mars 2018. © Laure Boyer/Hans Lucas via AFP

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Alors que l’École spéciale militaire de Saint-Cyr entend doter les officiers de l’armée de terre, qui manqueraient de maturité, de plus d’« épaisseur humaine », Olivier Dekens, professeur de philosophie en classes préparatoire et auteur de L’Épaisseur humaine. Foucault et l’archéologie de l’homme moderne (Kimé, 2000) nous explique si et comment les organisations peuvent rendre les hommes « plus épais ».

 

Que vous inspire le projet de l’École spéciale militaire de Saint-Cyr de réorganiser la formation des officiers de l’armée autour de la notion d’« épaisseur humaine », pour combler leur manque de maturité ? 

Olivier Dekens : Le constat de départ est certainement correct, et c’est celui que font nombre de grandes écoles aujourd’hui, en dehors de l’armée. Elles produisent de bons techniciens, dotés de savoirs et de compétences, mais pas forcément des personnalités dotées d’épaisseur humaine. Je suis cependant dubitatif quant à la capacité d’un programme de formation, si bien conçu soit-il, à produire cette « épaisseur humaine » qui tient avant tout à la maturation personnelle et à l’expérience de la vie elle-même. Je regarde donc ce projet avec un peu d’amusement et beaucoup de scepticisme. Partout on se plaint du déficit de maturité des élèves, mais on tend en même temps à réduire l’enseignement des humanités, de la culture générale et de la philosophie qui sont sensés y contribuer…

 

L’épaisseur humaine est le titre de l’essai que vous avez consacré à Michel Foucault, publié chez Kimé (L’Épaisseur humaine. Foucault et l’archéologie de l’homme moderne, 2000). Qu’entendiez-vous par là ? 

L’œuvre de Foucault retrace la manière dont la culture occidentale s’est structurée, à partir du  XVIIIe siècle, autour du concept d’homme, un concept relativement absent de l’Antiquité. Mais, bien plus qu’une idée ou un concept, l’homme apparaît comme le produit d’une série d’institutions – la prison, l’asile, l’hôpital ou l’école. Ces institutions font émerger un être normalisé dans son corps, dans son comportement, dans son esprit. Au lieu de s’intéresser au sujet moral ou connaissant, qui est censé être maître et possesseur de la nature, responsable de son action, Foucault s’intéresse ainsi à ce qu’il appelle « la structure épaisse de la liberté sociale » comme il le dit dans Histoire de la folie à l’âge classique. L’homme est pris dans des institutions, des pouvoirs, des savoirs aussi, dans un ensemble de contraintes qui le font exister comme tel. On passe ainsi de l’homme abstrait, transparent pour lui-même, des philosophes, à l’homme « épais », qui est en partie opaque pour lui-même. Même si le concept d’épaisseur humaine reste marginal dans l’œuvre de Foucault, j’ai cherché à penser comment l’homme est façonné par les institutions et ce qui « résiste à » ou excède ce façonnement. 

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