Art / Théâtre
“Letzlove” : Michel Foucault et après
Maurin Olles dans Letzlove © Tristan jeanne-Valès
Lever le pouce, faire du stop, entrer dans une voiture en direction de Caen. Rien d’exceptionnel dans les années 1970. Sauf lorsque le conducteur est l’un des plus éminents intellectuels de sa génération, un chauve à lunettes d’acier, professeur au Collège de France, auteur de Surveiller et Punir, autrement dit : Michel Foucault. Le jeune passager, Thierry Voeltzel, est un inconnu et il le restera. Mais ensemble, ils finissent par écrire un livre d’entretiens à la demande de François Mauriac, éditeur chez Grasset, après que ce trajet partagé durant l’été 1975 a créé une sympathie, qui s’est rapidement transformée en amitié intime. Vingt ans et après paraît en 1978. Il ausculte, une décennie après Mai-68, l’écart générationnel qui sépare un jeune étudiant en japonais, homosexuel et militant d’extrême gauche, et le philosophe star, de trente ans son aîné.
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Avec une liberté teintée de nostalgie, Pierre Maillet a décidé d’adapter ce texte remarquable au théâtre. Il interprète le rôle de Michel Foucault, c’est-à-dire celui de l’intervieweur en retrait – mimant l’intellectuel qui, par humilité autant que par délicatesse, a refusé que son nom apparaisse sur la couverture du livre. Maurin Olles donne corps aux réponses de Thierry Voeltzel. Il incarne « le garçon de 20 ans » de façon quasi générique. Plus que sa personnalité, ce qui importe, ce sont les sujets abordés de façon thématique à travers lui : la sexualité, bien sûr, la drogue, l’engagement politique, la famille, l’hôpital où il travaille... Entre l’élève et le maître, les rôles se partagent équitablement. Car si Michel Foucault est le maître d’une génération, il a aussi beaucoup à en apprendre : « Il n’y a pas de livre que j’aie écrit sans, au moins en partie, une expérience directe, personnelle », confiera-t-il d’ailleurs.
L’amitié conduit les deux hommes à voyager dans l'Iran révolutionnaire en 1978, comme journalistes, puis à participer ensemble aux débuts du magazine Le Gai Pied, dès 1979. Sous la forme tantôt d’un dialogue ou tantôt d’une conférence, avec une économie de moyens, très peu de décor et aucune afféterie de mise en scène, sont passées en revue des expériences aussi diverses que l’action du Front homosexuel d'action révolutionnaire, l’implication maoïste dans l’entreprise – l'hôpital, en l’occurrence –, la libération de la sexualité, dans une époque qui n’est pas encore assombrie par le Sida mais qui reconnaît encore l’homosexualité comme un délit… La croyance encore intacte dans la possibilité de la révolution les réunit, ainsi qu’une conviction : « La question de la philosophie, c’est la question du présent qui est nous-mêmes », comme l’écrit Michel Foucault. Or, quel est-il aujourd’hui ce « présent qui est nous-mêmes » ? D’abord publié dans l’indifférence, Vingt et après a été édité à nouveau en 2014 accompagné d’une postface inédite, retraçant les circonstances de la rencontre entre le philosophe et le jeune autostoppeur ; désormais adapté, il pose la question à nouveau frais, avec le bénéfice de la perspective historique. Et il nous invite à renouer avec la franche liberté dont l'échange témoigne, celle, philosophique, qui consiste rien moins qu’à « entreprendre de savoir comment et jusqu’où il serait possible de penser autrement ».