Entretien
Thierry Hoquet : “Notre humanité tient à la manière dont nous appréhendons la différence”
Portrait de Thierry Hoquet. © Bertrand Gaudillère/item
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Des zombies de Walking Dead à l’intelligence artificielle devenue folle de 2001, l’Odyssée de l’espace en passant par les « Hubot » de la série Real Humans, les personnages « presque-humains » hantent nos imaginaires. Que disent-ils de nous ? Réponse avec Thierry Hoquet, qui leur consacre son dernier ouvrage (Les Presque-Humains. Mutants, cyborgs, robots, zombies... et nous, Seuil, 2021).
Zombies, cyborgs, mutants… Les figures que vous appelez « presque humaines » se multiplient aujourd’hui dans nos imaginaires. Comment l’expliquer ?
Thierry Hoquet : J’y vois le croisement de deux lignes distinctes. D’une part, l’histoire tragique des derniers siècles a cruellement mouliné toutes nos espérances humanistes : de glorieuses civilisations ont engendré des charniers, et les plus sublimes idéaux ont conduit à l’extermination d’êtres humains. D’autre part, nos savoirs biologiques rendent désormais possible des interventions d’une ampleur sans précédent sur les êtres humains, bouleversant nos identités. Depuis les années 1960, avec les spectaculaires greffes de cœur, puis avec la fécondation in vitro depuis les années 1980, ou encore à travers le « clonage », qui a beaucoup marqué les esprits dans les années 1990 – ces différentes réalisations techniques et scientifiques ont permis d’envisager les corps humains non comme des « organismes » mais comme des composants biotiques décomposables et monétisables. Pour ces raisons et bien d’autres, notre représentation de l’être humain – de sa nature, de ses contours – a été profondément bouleversée.
Plutôt que de porter un jugement moral sur ces évolutions, vous considérez qu’il faut commencer par explorer la manière dont elles transforment l’expérience humaine…
L’éthique est orthogonale à ces questions : ce que nous devons faire ne se décide pas sur le plan de ce que nous pouvons faire. En revanche, ce que nous pouvons faire interroge ce que nous voulons être. Par nos usages, nous disons aussi ce à quoi nous aspirons. Prenez le téléphone, par exemple : ce dispositif exerce sur nous une emprise dévorante, mais nous avons néanmoins développé une addiction à la téléphonie ! Ce que nous faisons interroge ce que nous voulons être, et ce qu’au fond nous sommes déjà.
“Ce que nous faisons interroge ce que nous voulons être, et ce qu’au fond nous sommes déjà”
Les presque-humains, dans leur étrangeté, posent-ils, chacun à leur manière, la question des contours de notre humanité ?
Le philosophe de la biologie Georges Canguilhem disait que la monstruosité nous bouleversait doublement : comme ce qui aurait pu m’arriver à ma naissance et comme ce qui pourrait arriver par moi, à ma descendance. J’ajoute qu’elle me bouleverse également comme ce qui pourrait m’arriver : le presque-humain m’inquiète comme l’une de mes destinées possibles, comme un point de bascule possible de mon existence. L’autre ne me touche pas comme étranger : il me tend le miroir de ma propre fragilité et de ma vulnérabilité. La différence du presque-humain m’inquiète d’autant plus que je m’y reconnais, que je m’identifie à elle. Nous éprouvons, à l’égard de ces personnages, un sentiment d’inquiétante étrangeté. Prenez la figure du zombie hagard. Il se peut que je reconnaisse dans ses traits le visage d’un proche parent qui ne me reconnaît plus : n’est-ce pas, en version cauchemardesque, la situation d’un malade d’Alzheimer ? Nul n’est à l’abri de basculer dans le « presque ». Lorsque nous allons bien, nous tendons à oublier à quel point les circonstances et les institutions contribuent à faire de nous ce que nous sommes.