Entretien
Jean-Vincent Holeindre : “C’est l’existence, politique autant que militaire, de l’Europe qui est en jeu”
Berlin (Allemagne), le 24 février 2022. Manifestation contre l’invasion de l’Ukraine par la Russie, devant la porte de Brandebourg. © Hannibal Hanschke/Getty/ AFP
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Au lendemain de l’attaque de l’Ukraine par l’armée russe, la question de la riposte et de l’implication des puissances occidentales est soulevée. Le philosophe Jean-Vincent Holeindre, professeur de science politique à l’Université Panthéon-Assas et spécialiste de stratégie militaire, considère que cette agression, qui menace l’avenir de l’Europe, nous confronte aussi au risque d’une montée aux extrêmes.
Comment réagissez-vous à l’entrée en guerre de Vladimir Poutine, hier matin, en Ukraine ?
Jean-Vincent Holeindre : Toute invasion militaire est aujourd’hui surprenante pour le monde occidental parce qu’elle mobilise un imaginaire de la guerre ouverte qu’on croyait appartenir à l’univers révolu du XXe siècle. Mais si l’on essaie de dépasser ce sentiment premier de sidération, on sait que la Russie mène une guerre en Ukraine depuis 2014. Elle prend la forme d’un soutien actif aux séparatistes du Donbass, à travers notamment les forces spéciales russes qui occupent le terrain depuis plusieurs années. Du reste, la position de la Russie est connue depuis longtemps. Avant même de conquérir le pouvoir, dans les années 90, Vladimir Poutine proclamait ouvertement que l’Ukraine était russe et que la fin de l’empire soviétique avait conduit à retrancher des territoires qui, à ses yeux, faisaient partie intégrante de la Russie. Ne faisons donc pas mine de nous étonner de la stratégie déployée par Poutine. Il a longtemps joué sur le registre de la ruse, trompant les Occidentaux sur les moyens qu’il était prêt à déployer. Il joue aujourd’hui sur celui de la force, car il se sent en mesure de le faire. Cela heurte nos convictions. Car nous, Européens, sommes convaincus que les solutions diplomatiques doivent, et donc peuvent, toujours l’emporter. C’est l’une des raisons pour lesquelles nous ne croyons plus nécessaire de consacrer une part importante de notre budget à la défense. Mais c’est une illusion. Le général allemand Alfons Mais, qui commande l’armée de terre allemande, disait récemment son inquiétude quant aux incapacités de son armée en cas d’agression de ce type. La France, elle, soutient un effort de défense mais serions-nous, seuls, en mesure de faire face ? Quant aux Britanniques, ils ne sont plus dans l’Europe, et leur priorité est peut-être ailleurs… Au-delà de la surprise, j’ai le sentiment que les démocraties vont devoir réapprendre à se défendre des intentions hostiles, qui avaient disparu de leur agenda politique et qui s’expriment aujourd’hui sans vergogne de la part de régimes autoritaires, à l’instar de la Russie.
“Refuserons-nous de faire pour l’Ukraine ce que nous avons fait pour le Koweït ?”
Vladimir Poutine affirme viser la “démilitarisation” et la “dénazification” de l’Ukraine. Faut-il prendre au sérieux de telles déclaration ?