La lettre du lundi
Douce France 2028…
© Getty Images/Unsplash
« Ces temps-ci, je me passionne pour les scénarios d’avenir. Dans le livre La Guerre d’après (Grasset), l’expert militaire allemand Carlo Masala imagine une invasion russe en Estonie. L’autrice italienne Michela Murgia affirme, avec Devenir fasciste. Mode d’emploi (Plon), que nos sociétés vont basculer dans l’autoritarisme. À quoi ressemblera notre pays d’ici quelques années ? À mon tour de vous proposer un récit – écrit du point de vue des vainqueurs.
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Nous voici en 2028. Ah oui ! notre pays a vraiment changé. En mieux. Pas difficile, me direz-vous, après le marasme laxiste des décennies précédentes. Bien sûr, la première année de la nouvelle ère a été mouvementée. Il a fallu éteindre les manifestations violentes des gauchistes, des syndicats et des sauvageons, remettre de l’ordre dans le pays. Mais cela faisait partie du plan : après cinq mois de troubles, une majorité écrasante a approuvé le référendum modifiant la Constitution pour instaurer la préférence nationale. Les opposants sont réduits au silence. Comme l’écrit Michela Murgia, “c’est ça la beauté de la démocratie : contrairement au fascisme, on peut toujours l’utiliser contre elle-même”. Quel démocrate oserait s’élever contre la volonté du peuple ? Cela ouvre d’alléchantes perspectives pour d’autres changements.
L’ordre du jour est de gérer gentiment les départs. Les Marocains partent en masse refaire leur vie dans leur pays d’origine, qui connaît une croissance insolente. Les Tunisiens ne reconnaissent plus l’accueillante France d’antan et font profil bas. Avec les Algériens, on ne prend pas de gants et on les encourage ouvertement à quitter les lieux. On signe à tour de bras des accords avec les pays d’Afrique pour l’aide au retour des leurs. Les Juifs qui ont de la mémoire sont inquiets, car ils se demandent s’ils ne vont pas un jour ou l’autre redevenir l’ennemi éternel. Les réfugiés ukrainiens, eux, ont plié bagage depuis que la Russie est de nouveau notre amie. Ils n’ont qu’à aller reconstruire leur pays, après tout. Nos rues sont plus tranquilles. Le seul inconvénient, c’est qu’il n’y a plus grand monde pour livrer les colis ou faire les vendanges. Le marxisme culturel qui régnait sur le pays depuis Mai-68 a enfin été anéanti. Les médias publics ont été démantelés, les maisons d’édition rachetées. Les intellos de gauche, trop nombreux pour les quelques feuilles de chou qui leur restent, se recyclent comme ils peuvent ou bien partent vivre à la campagne pour cultiver leur jardin. Bon débarras ! Les homosexuels ont compris qu’ils ne pouvaient plus exhiber leur fierté n’importe où et se cachent. On n’entend plus parler des trans.
Un an après notre victoire, nous pouvons être fiers du travail accompli. Le fruit était mûr, mais il fallait le faire tomber sans trop secouer l’arbre. L’essentiel était d’ailleurs acquis depuis plusieurs années : nous avions réussi à faire passer ceux qui croyaient encore au respect du droit, des minorités, des adversaires politiques, pour de belles âmes conformistes, confortablement installées dans leurs salons, préoccupées par des questions périphériques et passant leur temps à faire la leçon au peuple. Au nom de la liberté d’expression, nous sommes parvenus au sommet. Maintenant, nous sanctionnons ceux qui insultent la France et ses vrais serviteurs.
La seule chose qui nous inquiète légèrement, ce sont nos amis, un peu encombrants. Les Russes – main dans la main avec les services américains, qui s’intéressent surtout à l’économie – se croient chez eux, surtout depuis que nous avons signé un accord de nouvelle architecture de sécurité de Lisbonne à Vladivostok. Certes, on peut leur savoir gré de faire le sale boulot : leurs ennemis, qui sont aussi les nôtres, sont traqués ou passés à tabac par des gars venus de nulle part. Mais, au fond, nous les imitons : les festivals artistiques ne sont autorisés que s’ils exaltent les valeurs traditionnelles. On s’apprête à faire voter une loi contre la propagande de genre et une autre sur les agents de l’étranger. Cela permettra de faire taire les derniers bavards.
Sympathique, n’est-ce pas ? Dans son anti-manuel de destruction de la démocratie, Michela Murgia (disparue en 2023) ne s’embarrasse pas de définir le terme piégeux de “fascisme” – trop vague ou trop précis. Elle suggère en revanche que la démocratie fondée sur le droit est de plus en plus perçue comme inefficace et opposée aux intérêts de la majorité. En le rédigeant en 2018, elle pensait d’abord à son pays, l’Italie. Mais son raisonnement s’applique parfaitement à notre douce France. Ça promet. »