Le sens de l’histoire
W. E. B. Du Bois et le “problème noir”
Capture d’écran du documentaire “Noirs en France”, d’Aurélia Perreau et Alain Mabanckou. © France 2
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Disponible sur la plateforme de France Télévisions, le documentaire Noirs en France d’Aurélia Perreau et Alain Mabanckou propose, à travers le vécu de différents individus d’origine africaine venant de divers horizons (écoliers, étudiants, aide-soignant, haut-fonctionnaire…) et accompagnés de personnalités plus illustres, comme Yannick Noah ou le rappeur Soprano, de partager l’expérience de ces citoyens si souvent renvoyés à leur couleur de peau. Tout au long de ce film, est questionné le rapport problématique des Noirs avec la France et les autres Français. Or, cette problématique a été pensée de manière particulièrement exhaustive à la fin du XIXe siècle, déjà, par un sociologue et historien afro-américain : William Edward Burghardt Du Bois. « Être un problème est une expérience étrange – bizarre même pour quelqu’un qui n’a jamais été rien d’autre », écrit-il dans son plus célèbre ouvrage, Les Âmes du peuple noir (1903). De ce ressenti a émergé un arsenal conceptuel pour comprendre un tel « malaise ».
Avant d’être un penseur capital de la question raciale au XXe siècle, Du Bois est d’abord un intellectuel de grande envergure. Né en 1868 dans le Massachusetts, il est le premier Afro-Américain à avoir obtenu un doctorat de la prestigieuse université de Harvard en 1895. La même année, devenu assistant professor à l’université de Pennsylvanie, il y mène la première enquête sociologique mobilisant les méthodes de la sociologie scientifique (collecte des données par croisement de questionnaires et d’entretiens, études de cas, traitement statistique, etc.) sur les Afro-Américains. Malgré ce palmarès impressionnant, il est contraint, en tant que Noir, de vivre sous la contrainte de la ségrégation (reconnue constitutionnellement par l’arrêt Plessy v. Fergusson en 1896). Cette double casquette d’universitaire et de citoyen américain noir sous la ségrégation lui donnera l’inspiration pour penser « le problème du XXe siècle », à savoir « le problème noir ».
Très jeune, il prend conscience de cette question lors d’une expérience malheureuse : « Dans une minuscule école en bois, il est venu à l’idée des garçons et des filles d’acheter de splendides cartes de visite […] Nous nous amusions bien, jusqu’au moment où une grande fille, une nouvelle venue, refusa ma carte – péremptoirement, avec un regard par en dessous. Alors, il m’est apparu avec une soudaine certitude que j’étais différent des autres ; ou comme eux, peut-être, dans mon cœur, dans ma vie et dans mes désirs, mais coupé de leur monde par un immense voile. » Il s’interroge brusquement : « Quel effet cela fait-il, d’être un problème ? » De là, une question centrale le taraudera toute sa vie : que signifie subjectivement être noir aux États-Unis, à l’aube du XXe siècle ?