Cinéma
"Dry Leaf” : le road trip onirique du cinéaste géorgien Aleksandre Koberidze
Dry Leaf, un film d’Alexandre Koberidze. ©Norte distribution
Cette semaine dans “Par ici la sortie”, la newsletter de Philosophie magazine, Ariane Nicolas vous emmène sur la piste d'une pépite estivale, Dry Leaf, un film où le réel est transfiguré par l'imaginaire.
« 'Regardez bien, s’il vous plaît.' Pendant plusieurs jours, Irakli (David Koberidze) part à la recherche de sa fille, photographe qui a disparu après avoir laissé de message derrière elle. À bord de son 4x4, Irakli sillonne les montagnes de Géorgie, remontant l’un après l’autre le fil des lieux qu’elle a récemment visités pour son travail : des terrains de football plantés au milieu de nulle part, qu’elle immortalisait. Au cours de cette quête éreintante, ce père inquiet mais calme rencontre des habitants et des paysages avec qui il noue des conversations d’une grande humanité.
Le film Dry Leaf, d’Alexandre Koberidze, présenté au festival de Locarno, est la petite pépite cinématographique de l’été, une bizarrerie onirique de 3h06 tournée avec une caméra basse résolution qui donne à l’image un grain pixellisé, au point que l’on peine parfois à distinguer un ciel brûlant d’un alpage mordoré. Ce road trip déroutant, qui emprunte beaucoup au cinéma iranien (Kiarostami, Panahi…), donne à voir des panoramas sublimes et des scènes adorables, comme ce chien qui se réveille d’une sieste ou ce nuage qui dévale une pente comme une vague s’enroule le long d’un rivage.
Jeux d'ombre et de lumières
Déroutant, le film l’est aussi par sa manière de figurer ce qui est absent. Dans sa quête, le père est accompagné d’un homme invisible, un ami de sa fille assis sur le fauteuil passager que l’on entend parler en voix off. D’autres personnages surgissent comme des fantômes : on croit qu’Irakli s’adresse à un peuplier ou à une table, avant de comprendre qu’il y a bien un humain là et qu’il suffit de l’imaginer pour le faire exister. Loin d’être un gadget contemplatif, Dry Leaf sollicite l’imagination, transformant la réalité en une sorte de rêve attentif.
Deux motifs principaux accompagnent cette exploration. D’un côté, un jeu avec les ombres, qui dessinent un monde empli de silhouettes et de spectres amicaux. De l’autre, la présence récurrente de poteaux de foot sans filets, rectangles sommaires à travers lesquels le marcheur peut passer. Ces poteaux composent eux-mêmes des décors surnaturels, comme une mythologie qui évoque ce que Nietzsche écrit à propos des Grecs, dans Le Livre du philosophe : “Quand tout arbre peut parler comme une nymphe […], alors, à tout moment, comme en rêve, tout est possible.” »
Film d’Alexandre Koberidze, avec David Koberidze. Durée : 3h06. En salles le 8 juillet.
➤ Ce texte est issu de notre newsletter hebdomadaire « Par ici la sortie » : trois recommandations culturelles, éclairées au prisme de la philosophie, chaque vendredi à 18h. Abonnez-vous, elle est gratuite !