Dossier / “Où commence la tyrannie ?”
Thorniké Gordadzé : “Le système étatique fusionne avec les intérêts personnels d’un homme”
Thorniké Gordadzé, en 2009. © Wikimedia Commons
Cet article est issu du numéro 188 de Philosophie magazine « Où commence la tyrannie ? », en kiosque le 27 mars 2025. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Ex-ministre géorgien, désormais enseignant à Sciences-po, chercheur associé à l’Institut Jacques-Delors et membre du think-tank géorgien Gnomon Wise, Thorniké Gordadzé retrace la manière dont le pouvoir a été confisqué par un oligarque.
« La Géorgie est devenue un régime autoritaire, dont l’idéologie se rapproche aujourd’hui de l’extrême droite : anti-LGBT, anti-occidentale, relayant toutes les théories du complot, fustigeant l’“État profond” et les élites libérales et démocratiques “corrompues”… Il y a une proximité avec le régime de Viktor Orbán, en Hongrie. Les libertés – de manifester, du commerce, des médias – sont de plus en plus restreintes. Les caméras sont partout, à la chinoise. Une loi sur les “agents de l’étranger” et une autre sur la protection des “valeurs familiales” ont été adoptées l’an dernier. Enfin, les élections législatives ont été falsifiées en octobre. Ces exemples disent la vitesse à laquelle le pays se mue en dictature. En douze ans de pouvoir, le parti Rêve géorgien, fondé par Bidzina Ivanichvili, a opéré une capture de l’État, qui est maintenant achevée après qu’il s’est assuré le contrôle de la Cour suprême et de la Cour constitutionnelle. Le Parlement est majoritairement pro-Rêve géorgien. Les deux dernières institutions qui survivaient étaient la Banque centrale – maintenant au service de Bidzina Ivanichvili – et la présidence de la République, qui a des prérogatives très réduites – elle a été confiée à un ex-footballeur sans diplôme ni expérience. Pour résumer, un milliardaire prorusse dirige le pays comme son entreprise. Le système étatique fusionne avec les intérêts personnels d’un homme. Il n’y a pas de culte de la personnalité, parce qu’il n’est pas charismatique, mais il contrôle d’une main de fer l’administration. Comme l’État reste le plus grand employeur du pays, il tient ainsi une bonne partie de la population, quand ce n’est pas par la corruption. Avec un capital personnel évalué à plus de 5 milliards d’euros, ses ressources sont quasiment illimitées ; il posséderait 35 à 40 % du PIB annuel. Il utilise le pays comme sa propriété. L’État travaille pour lui. La résistance géorgienne, elle, reste pacifique, portée par des citoyens éduqués de la classe moyenne. Des manifestations ont aussi eu lieu dans les villages, car tout le monde comprend le danger de rupture avec le monde occidental et le risque que la Géorgie ne devienne l’arrière-cour de la Russie. Même si, au centième jour de manifestations contre le “vol” des élections, il y avait encore 15 000 à 20 000 personnes dans les rues de Tbilissi, une victoire rapide des démocrates paraît peu probable. La tactique du gouvernement consiste à éliminer les foyers de résistance, dont les médias critiques, en maniant la violence de façon ciblée, sachant qu’une grande répression provoque davantage de mobilisation. Le pouvoir parie sur l’épuisement des manifestants. Il y a eu un précédent au Bélarus. »