Entretien

Richard Powers : “Le voyage de la vie à travers l’Univers, c’est un road trip”

Temps de lecture : 18 min

Richard Powers : “Le voyage de la vie à travers l’Univers, c’est un road trip”

Richard Powers. © Shawn Poynter/The New York Times/ Redux/Réa 

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Cet article est issu du numéro 188 de Philosophie magazine « Où commence la tyrannie ? », en kiosque le 27 mars 2025. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Richard Powers a l’art de sortir le roman de sa zone de confort. Avec son nouveau livre, Un jeu sans fin, cet ami du philosophe récemment disparu Bruno Latour réussit à articuler les grandes questions de notre époque, de la crise écologique à la révolution de l’intelligence artificielle. Rencontre avec un écrivain qui repousse les limites de la littérature.

 

Lire Un jeu sans fin, le dernier roman de Richard Powers, donne le vertige. Parce que l’écrivain américain y décrit le quotidien d’une famille de Makatea, en Polynésie française, et fournit tellement de détails sur leur quotidien, leurs loisirs, leurs croyances et leurs relations sociales qu’on en reste stupéfait : comment se fait-il qu’aucun écrivain de l’Hexagone n’en ait jamais fait autant ? « Quand on écrit de la fiction, l’un des principaux enjeux est de donner au lecteur la possibilité de s’identifier à des positions subjectives très différentes de la sienne. Sinon, on en est réduit à de l’autofiction ennuyeuse. Je me suis rendu plusieurs fois à Makatea, j’ai lu des livres écrits par des Polynésiens, vu des films réalisés par eux, je me suis documenté en utilisant tous les moyens actuels… Ce qui m’a un peu compliqué la tâche avec Makatea, c’est qu’il s’agit d’un melting-pot, d’un lieu qui se trouve au carrefour de multiples influences », dit-il à propos de cet atoll des îles Tuamotu où l’exploitation du phosphate a attiré une main-d’œuvre cosmopolite, avant d’être abandonnée en 1966 et de laisser place au tourisme – des mutations finement retracées dans le roman. Cette capacité à donner chair de façon crédible à des personnages de milieux socioculturels très éloignés du sien, Powers l’avait déjà démontrée dans ses précédents livres, notamment dans L’Arbre-Monde – prix Pulitzer 2019, vendu à plus de 2 millions d’exemplaires. Il y décrivait de l’intérieur une famille sino-américaine ou une autre de migrants indiens… Mais dans Un jeu sans fin, d’autres fils s’entrecroisent. On explore l’état des fonds marins en compagnie de l’océanographe Evelyne Beaulieu. On s’interroge sur la folie des magnats capitalistes, car Powers a intégré à son intrigue le projet libertarien du Seasteading Institute de créer une ville flottante dans les eaux polynésiennes – en clair, un paradis fiscal, projet abandonné en 2017… Sans compter qu’un des personnages, le milliardaire de la « tech » Todd Keanes, rappelle furieusement Elon Musk. Ce qui est fascinant chez Powers, c’est qu’il n’a de cesse d’interroger notre époque en mêlant une conscience aiguë de la crise écologique, une vaste culture scientifique et une préoccupation humaniste, une réflexion sur la vie réellement digne d’être vécue. Avec lui, la littérature sort de ses références habituelles. Comment y parvient-il ? Cet entretien donne un élément de réponse : l’art si particulier et novateur de Powers doit beaucoup à sa longue amitié intellectuelle avec le philosophe Bruno Latour, disparu en 2022.


RICHARD POWERS EN 6 DATES
1957 Naît à Evanston, dans l’Illinois, le 18 juin
1975 Commence des études de physique à l’université de l’Illinois, avant de poursuivre un cursus en littérature
1980 Travaille comme programmateur et informaticien indépendant à Boston
1985 Fait paraître son premier roman, Trois fermiers s’en vont au bal
2010 Devient écrivain en résidence à l’université Stanford, il y est nommé professeur trois ans plus tard
2019 Reçoit le prix Pulitzer de la fiction pour L’Arbre-Monde


Quand avez-vous commencé à développer une sensibilité personnelle pour la nature ?

Richard Powers : Dans l’énoncé de votre question, le mot « nature » est quelque peu problématique. En effet, ce concept est d’une apparition récente dans l’histoire de la pensée, il a environ trois cents ans. Il est lié à l’essor de l’exceptionnalisme humain. À un certain moment, les humains ont éprouvé le besoin de concevoir la « nature » comme une entité séparée d’eux, passive et indifférente à leurs intérêts. À partir de là, il y a eu « nous » et « eux » – les humains d’un côté, les autres vivants de l’autre. Quand j’étais enfant, je n’employais jamais le mot de « nature », je ne savais pas ce qu’il signifiait, mais spontanément j’étais à la fois animiste et panthéiste. Des études scientifiques ont confirmé que les enfants ont des réactions physiologiques très différentes, notamment en ce qui concerne les mouvements oculaires, s’ils sont confrontés à des organismes vivants ou à des entités mécaniques. Mon panthéisme enfantin n’avait donc rien d’unique. J’ai grandi dans la banlieue nord de Chicago, mais, curieusement, à 3 ou 4 ans, je n’avais pas conscience d’habiter en ville. Nous avions une petite arrière-cour, de la taille d’un timbre-poste. En toutes saisons, à n’importe quelle heure, je voyais des invertébrés, des oiseaux, des mammifères, des plantes. Il se passait toujours quelque chose d’intéressant. J’essayais de ramener ce que je glanais dehors à l’intérieur de la maison, je constituais mon propre muséum d’histoire naturelle avec des carcasses d’animaux pour lesquelles je confectionnais des petites sépultures. À mes yeux, une forme de divinité s’attachait à toutes les créatures. Et je considérais ma propre existence comme une partie d’un immense acte magique. 

 

Quand êtes-vous devenu conscient que ce monde vivant, que vous aimiez, était menacé ?

La catastrophe écologique était déjà documentée à l’époque. En Amérique du Nord, des ouvrages comme l’Almanach d’un comté des sables [1949] d’Aldo Leopold ou plus encore Printemps silencieux [1962] de Rachel Carson ont remporté un succès considérable, je me souviens avoir entendu mes parents parler très tôt de l’extinction des espèces prédite par Carson. En 1972, alors qu’on commençait à célébrer le Jour de la Terre [qui a lieu tous les 22 avril], j’étais déjà un écologiste encarté, convaincu que quelque chose n’allait pas au cœur de ma propre culture.

 

“L’humain n’habite qu’une petite niche de l’histoire évolutionnaire, dont il se fait une conception assez bornée, ‘paroissiale’”
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