Éloge de la médisance
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Cet article est issu du Hors-série n°67 de Philosophie magazine « Petit traité des vices à l’usage des honnêtes gens », en kiosque le 20 novembre 2025. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Dire du mal d’autrui est un sport que beaucoup d’entre nous adorent pratiquer. Oui, il exalte notre jalousie, détruit la confiance entre les gens... mais la vie, sans ces bons mots qui font mouche, serait bien fade. Voici les vertus d’un méchant défaut.
« La médisance est la pire magie noire, parce que c’est du poison pur. » Tel est le premier constat des Quatre Accords toltèques, publié en 1997, réquisitoire contre les langues de vipères et surtout best-seller du développement personnel traduit en près de cinquante langues. Son auteur, Miguel Ruiz, envisage la médisance comme le fléau le plus important, le plus destructeur de notre société, dans la mesure où elle créerait une défiance généralisée entre les individus, inquiets de savoir ce que l’on va penser d’eux et suspicieux les uns envers les autres. Pour contrer ce fléau, un seul antidote, nous dit Ruiz : « Que votre parole soit impeccable », c’est-à-dire purgée de son venin, sans critiques mal placées ni rumeurs discrètement colportées. « Imaginez un instant, suggère l’auteur, tout ce que vous pouvez créer en ayant une parole impeccable. […] Vous pouvez vivre au paradis au milieu de milliers de gens vivant en enfer, parce que vous êtes immunisé contre cet enfer. Vous pouvez atteindre le royaume des cieux avec ce seul Accord. »
Ruiz a donc le vœu, un brin messianique, d’abolir la médisance. Ce projet paraît d’autant plus utopique que l’auteur de développement personnel aux accents new age en a également repéré les effets en partie bénéfiques : renforcer les amitiés au détriment des personnes critiquées. Ce vice fondateur est même, selon lui « la principale forme de communication humaine » et « la façon dont on se sent proche les uns des autres ». Comme l’indique également le philosophe René Girard, la communauté « se ressoud [e] aux dépens de sa victime, son bouc émissaire ». L’individu critiqué, objet de convoitises et de jalousies en tout genre, devient ainsi malgré lui un véritable « pilier de l’ordre social » (Le Bouc émissaire, Grasset, 1982).