Pour/Contre
Éric Charmes/Michel Lussault. La campagne va-t-elle prendre sa revanche sur la ville ?
Vue de Brienz (Suisse). © Timon Studler/Unsplash
Cet article est réservé aux abonnés.
Alors que le confinement a entraîné l’exode de nombreux citadins, la tentation de fuir les villes pour changer de cadre de vie semble plus forte que jamais. L’équilibre entre les villes et les campagnes va-t-il se modifier ? Le débat est ouvert entre le sociologue Éric Charmes et le géographe Michel Lussault.
“OUI. La campagne attire de plus en plus de citadins”
_Éric Charmes
« Quitter des villes devenues trop denses et anxiogènes : il est possible, sinon probable, que la situation actuelle avive chez les citadins un désir de campagne. Avec l’expérience du confinement, et face au spectre d’une résurgence de l’épidémie qui paralyserait à nouveau les métropoles, la balance pourrait fortement pencher chez celles et ceux qui hésitaient déjà à partir… Or cela viendrait renforcer, accélérer une tendance de fond d’ores et déjà à l’œuvre : depuis plusieurs décennies, on constate de vastes mouvements de population, allant des villes vers les campagnes. Ce phénomène inverse le schéma traditionnel : après avoir subi l’exode rural, les villages prennent aujourd’hui leur revanche – une revanche qui pourrait donc s’amplifier.
De quelles campagnes parlons-nous ici ? Certaines campagnes attirent peu ou pas du tout : ce sont les campagnes reculées, très éloignées des villes, qui sont généralement en proie au vieillissement, à la paupérisation. Certes, il arrive que ceux que l’on appelle les “néoruraux” s’y installent, mais, étant donné le nombre de personnes concernées, cela reste marginal. Les campagnes attrayantes sont celles dotées d’un potentiel touristique, et surtout celles qui se situent dans l’orbite, à une proximité raisonnable des villes. La revanche des villages concerne essentiellement ces campagnes périurbaines, composées de communes qui ne dépassent pas en général les 2 000 habitants. Près d’un quart de la population française vit désormais dans ces zones.
“Ceux qui gagnent les villages veulent profiter des avantages de la campagne tout en jouissant de ceux de la ville”
Éric Charmes
Les motivations pour y emménager sont multiples. Tout d’abord, l’aspect économique joue, bien sûr : dans les villes, les loyers sont très élevés et les espaces exigus, alors la perspective d’une maison avec jardin séduit largement (a fortiori en période de confinement…). Mais on vise plus globalement un cadre de vie plus rassurant, où l’on se déplace plus facilement, et où, contre l’anonymat des villes, l’on peut tisser des sociabilités nouvelles, des relations de voisinage et d’entraide. Enfin, la proximité de la nature est un critère décisif. Bref, on veut pouvoir profiter des avantages de la campagne… tout en jouissant aussi de ceux de la ville ! Car ceux qui gagnent les villages, loin d’adopter un mode de vie vie rural, restent urbains, connectés et mobiles : ils télétravaillent ou vont travailler en ville, font leurs courses dans les grands centres commerciaux, etc. Dans son livre La Révolution urbaine [1970], le philosophe Henri Lefebvre [1901-1991] soutenait que la vieille opposition des villes et des campagnes s’effaçait, en raison d’une extension de l’urbain. La France périurbaine illustre ce brouillage des frontières, et c’est précisément cette hybridation de la ville et de la campagne qui est recherchée.