Essai

La revanche de la province, une aventure éthique

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La Forme, commune d’Arrou, Eure-et-Loir (28)

La Forme, commune d’Arrou, Eure-et-Loir (28). © Camille Pillias

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C’est une révolution lente mais certaine qui est en cours et qui ne tient pas seulement à l’exode de dizaine de milliers de Parisiens chaque année : la province, que Paris avait cru pouvoir abandonner pour se projeter dans l’espace mondial, a abandonné sa dépendance à la capitale pour s’imposer comme le nouveau pôle d’attraction de l’Hexagone. Le philosophe Jérôme Batout, qui publie La Revanche de la province (Gallimard, 2022), creuse pour nous la dimension éthique du phénomène.​​​​

 

Il faut, pour commencer, clarifier les choses : Paris/province, de quoi est-il question ? C’est un vieux couple qui existe depuis le XVIIe siècle. Un couple qui a connu une rencontre, un mariage arrangé, de l’amour et des jalousies. Et puis, très récemment, à la fin du XIXe siècle, la trahison de l’un (Paris), la résilience et la revanche de l’autre (la province). Il suffit de citer ces étapes de la vie de couple pour voir à quel point cette aventure est saturée d’éthique : la trahison, la revanche, la possible réconciliation, ce sont des actes qui se situent inexorablement sur le plan éthique, pour le pire (la trahison), ou le meilleur (la réconciliation).

Aux origines du couple Paris-province

La France, ce sont des départements, des régions et un nombre innombrable de communes. Alors, ne faut-il pas plutôt parler des provinces que de la province au singulier, tant il y a de singularités, de spécificités ? Je ne crois pas. Dans le couple Paris-province, pour reprendre en l’adaptant un concept de Cornelius Castoriadis, il est question d’une institution imaginaire de la société, et pas d’institutions administratives. La province est une en ce qu’elle est une sensibilité partagée, qui n’a pas besoin d’être un bloc homogène pour signifier avec force sa puissance passée et son potentiel à venir.

Cette institution imaginaire trouve son origine au XVIIe siècle quand les rois de France s’avisent de l’immensité du royaume et de la difficulté d’unir ses multiples provinces. Comment faire ? Plutôt que créer une unité, ils vont nouer une union. Là aussi, on a un choix éthique plutôt que strictement politique : l’union, avec ce qu’elle emporte d’affectif par préférence avec l’unité, juridique et négociée. D’un côté, la province, sur laquelle repose tout le destin agricole, économique, démographique et bientôt industriel du pays. De l’autre côté, Paris, la capitale qui se spécialise dans les productions symboliques : la littérature, les arts, le raffinement, la conversation, le rayonnement. Il n’y a pas de supériorité de l’un sur l’autre : Paris réfléchit, écrit, éblouit, la province produit. Intimement les deux parties du couple se savent dépendre l’une de l’autre. Même si, dans ce couple à l’ancienne, Paris a bien souvent tendance à prendre le dessus.

Ce couple Paris-province fut en large partie responsable d’un certain bonheur français. C’est qu’en effet, cette distinction a été la source d’une formidable émulation, de prospérité, d’une volonté de se surpasser. C’est une configuration unique à l’échelle mondiale. D’autres pays, bien sûr, ont repris cette notion de province au singulier. Mais jamais pour lui donner une signification symbolique et philosophique comparable à la France. Cette originalité française va bien à cette nation à la fois conceptuelle et sensuelle. Ce fut une force pendant plusieurs siècles. Autrement dit, l’amour s’est invité dans ce qui était à l’origine un mariage arrangé. Et même si l’ironie et la moquerie étaient permanentes (des deux côtés), au fond, chacun savait ce qu’il devait à son partenaire, et ressentait une fierté d’avoir une destinée commune. D’autant plus qu’on pouvait tour à tour dans sa vie être du côté de la province ou de Paris, et même des deux.

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