​​​​​​​Urbanisme

Chris Younès : “La ville est un organisme vivant”

Temps de lecture : 5 min

Des promeneurs prennent le soleil au parc de la Tête d’Or, à Lyon. La municipalité a décidé de ne pas tondre le gazon qui a librement poussé pendant le premier confinement de mars-avril 2020, pour préserver la biodiversité qui s’y est épanouie

Des promeneurs prennent le soleil au parc de la Tête d’Or, à Lyon. La municipalité a décidé de ne pas tondre le gazon qui a librement poussé pendant le premier confinement de mars-avril 2020, pour préserver la biodiversité qui s’y est épanouie. © Konrad K./Sipa

Cet article est réservé aux abonnés.

Alors que sous l’égide d’Anne Hidalgo, l’actuelle équipe de la mairie de Paris cherche à transformer durablement la capitale, par de grands projets d’aménagements visant à végétaliser et à purger la mégapole parisienne de son intense trafic automobile, nous avons rencontré Chris Younès, psychosociologue et spécialiste des questions d’architecture et d’urbanisme. Que pense la chercheuse, auteur de Ville contre-nature (La Découverte, 2010) et Architectures de l’existence (Hermann, 2018), de cette tendance actuelle ? “Cosmétisme architectural” clientéliste pour bobos ? Pur calcul de promoteur immobilier ? Ou véritable – et salutaire ! – révolution urbanistique, témoignant d’un changement profond de perspective sur la nature… de la ville ?

 

Anne Hidalgo a récemment lancé un projet de végétalisation des Champs-Élysées. Initiative cosmétique ou transformation profonde de notre rapport à la ville, selon vous ?

Chris Younès : Les volontés de végétaliser les villes se multiplient aujourd’hui un peu partout. Pendant longtemps, la végétalisation relevait, en effet, du cosmétique en architecture et en urbanisme. Mais nous assistons, je crois, aujourd’hui, à un changement majeur dans les mentalités, un changement profond de perspective, qui correspond à une demande croissante des urbains. Il ne s’agit pas d’une nostalgie rurale ou d’un romantisme simpliste : nous prenons conscience des effets du végétal sur la santé, sur le bien-être – souvenez-vous des débats lors du premier confinement, où l’on interdisait aux gens de se rendre dans les parcs. Il y a un souci de plus en plus marqué de renouer le contact avec la nature.

 

“La ville a été pensée comme l’édification d’un monde totalement artificiel […] dont il fallait, par conséquent, absolument expulser la nature”

Renouer suppose que ce contact aurait été perdu…

En effet. La ville s’est construite en opposition avec la nature. Ses murs permettaient de délimiter un espace circonscrit, contrôlé, protégé de l’illimitation, de l’imprévisibilité et de la sauvagerie du monde naturel. La ville a été pensée comme l’édification d’un monde totalement artificiel – un monde produit, créé, fabriqué par la main humaine. Un monde dont l’homme aurait l’initiative. Un monde qui ne serait pas donné comme l’est le monde naturel, mais conquis. Un monde dont il fallait, par conséquent, absolument expulser la nature. Depuis cette forteresse s’est déployée la vision prométhéenne qui place l’homme au centre du monde, que Descartes résume en la célèbre formule : « Comme maîtres et possesseurs de la nature ». L’homme n’est plus dans la nature, il la maîtrise de l’extérieur, il la domine. Pour mieux la dominer, il la réduit à une entité mécanique, dépourvue de vitalité. Il l’appréhende d’un point de vue instrumental. Autant dire qu’il ne prend pas la peine de la connaître, comme le montrent, dès la fin du XIXe siècle, Henry David Thoreau, puis Aldo Leopold et quelques autres. Il y a je crois, dans ce rejet, plus qu’une simple volonté de domination : il y a une haine de ce qui échappe au contrôle de l’humain.

Cet article est réservé aux abonnés