La lettre du jeudi

Escalade nucléaire : où en sommes-nous sur "l'échelle de Kahn" ?

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Escalade nucléaire : où en sommes-nous sur "l'échelle de Kahn" ?

© Pete Linforth/Pixabay

« Il y a quelques jours, Vladimir Poutine a signé le décret autorisant une riposte nucléaire en cas d’attaque massive sur la Russie. Réponse politique à la décision américaine d’autoriser l’Ukraine à viser des cibles militaires en territoire russe avec des missiles semi-balistiques de type ATACMS. Un porte-parole du Kremlin a toutefois ajouté que la Russie fera le “maximum d’efforts” pour éviter un conflit nucléaire. Ouf.

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Sergueï Karaganov, réputé proche conseiller de Poutine, l’a déclaré début novembre : “Nous avons grimpé quelques barreaux de l’échelle conduisant à l’utilisation d’armes nucléaires, mais nous en grimperons d’autres. Jusqu’à ce que les Européens fuient ventre à terre.” Cette idée d’échelle ne vient pas de la Russie des années 2000 mais d’un bureau de la Rand, un think tank américain ultra conservateur des années soixante. On la doit au politologue américain Herman Kahn, géant joufflu qui fut l’un des modèles du docteur Folamour dans le film éponyme de Stanley Kubrick. Kahn avait tenté – on est alors en pleine guerre froide – de “penser l’impensable”, à savoir la succession de décisions qui conduiraient à la guerre nucléaire. Comme de nombreux analystes militaires post-1945, il était l’héritier d’une manière de voir née pendant la Seconde Guerre mondiale, à la croisée de la recherche opérationnelle, de la théorie des jeux et de la cybernétique.

Dans son Ontologie de l’ennemi, l’historien des sciences Peter Galison note qu’aux différentes figures de l’ennemi, essentialisées (le “Boche”), racialisées (le “Jaune”) ou invisibles (les anonymes d’une ville lointaine), il fallait ajouter désormais une version cyborg de l’ennemi vu comme un système machine-humain impitoyable et quantifiable. Et Kahn a quantifié : dans un livre, sobrement intitulé De l’escalade (1965), le politologue offrit à ses lecteurs des calculs statistiques à la fois glaçants et factuels. Selon les scénarios envisagés, les morts résultant d’un conflit nucléaire à grande échelle se compteraient par centaines de millions, sans compter les effets à long terme des retombées radioactives.

Kahn ne cherchait pas à effrayer mais à fournir un cadre de pensée. “C’est le manque d’imagination plus que son excès qui conduit aux décisions désastreuses.” Il inventa donc un modèle qui avait le mérite de forcer les stratèges à envisager la guerre nucléaire comme une succession d’étapes plutôt que comme un système on/off. D’où sa représentation d’une échelle composée de 44 barreaux répartis en 7 niveaux, allant de la crise larvée (coups tordus, échanges de menaces, pas d’affrontements directs) à la guerre et à la destruction totales. S’il fallait utiliser cette échelle pour évaluer la situation actuelle, le curseur serait quelque part entre les barreaux 16 – “ultimatum nucléaire” – et 20 – “embargo mondial pacifique ou blocus” –, juste avant le barreau “guerre nucléaire locale, à titre d’exemple”. Le modèle bipolaire de Kahn est inadapté à un monde multipolaire, mais sa métaphore est restée : dans Escalation and Deescalation of Crises, Armed Conflicts, and Wars, Andrei Kokoshin et ses co-auteurs (ayant tous occupé des fonctions élevées dans l’armée russe) ont imaginé une échelle à 17 barreaux, sur laquelle la guerre menée par la Russie contre l’Ukraine se placerait plutôt au niveau 6 ou 7.

Cette métaphore de l’échelle décrit-elle correctement la réalité des conflits potentiels entre puissances nucléaires ? Ce n’est pas si évident : les penseurs chinois raisonnent plutôt en terme de continuum et gomment la distinction entre pré-guerre et guerre. Le passage de la paix à la guerre est-il mieux envisagé en tant que phénomène discret ou continu ? Échelle ou toboggan ? Les métaphores sont complémentaires, et dans un cas comme dans l’autre, on tombera de haut. »