Ce que sait la main
Esprit de vin : portrait de la sommelière Pascaline Lepeltier
Pascaline Lepeltier, élue meilleure sommelière de France en 2018. © Cyril Chigot/Divergence
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Cet article est issu du numéro 193 de Philosophie magazine « À quel moment je m'engage ? », en kiosque le 25 septembre 2025. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Élue meilleur sommelier de France en 2018, candidate au concours du meilleur sommelier du monde en 2023, Pascaline Lepeltier codirige un prestigieux restaurant à New York, Chambers, dont la carte fait une large place aux vins naturels. Mais avant de gagner la reconnaissance dans son domaine, cette Ligérienne d’origine a poursuivi des études de philosophie. Aujourd’hui, elle s’attache à révolutionner les manières de goûter et de parler du vin, en mobilisant les sciences humaines.
Il faut la voir fermer les yeux, se concentrer et prendre une inspiration avant de parler. Ce jour-là, Pascaline Lepeltier ne passe pas un concours. Elle ne déguste pas un vin exceptionnel devant un jury tatillon. Elle tâche simplement de trouver le mot juste pour répondre à mes questions, craignant de n’être pas assez claire ou de prendre des « chemins de traverse ». C’est que le sujet « passionne » la sommelière, non seulement le vin et ses accords, mais ce qu’il dit de notre rapport à la connaissance, de notre sensibilité et plus généralement de notre place dans l’existence. Pour elle, « le vin invite à repenser notre être au monde ».
Vous décelez une note de philosophie dans ce discours ? C’est même une dominante dans la pratique de Pascaline Lepeltier ! La discipline l’a d’ailleurs occupée, au point qu’elle a pensé l’enseigner après avoir obtenu une maîtrise sur Bergson, penseur de l’élan vital. La philosophie a « bouleversé » sa vie, tournant quasiment à l’obsession. « Les présocratiques, Nietzsche, Bergson et Deleuze ont fait l’objet de lectures frénétiques qui ont influencé mon approche ultérieure du vin. J’aimais les concepts et étais plutôt douée pour jongler avec, assez pour espérer pouvoir enseigner », écrit-elle en préambule d’un volume qu’elle a fait paraître : Mille Vignes (Éditions Hachette Pratique, 2023). La philosophie s’y trouve mêlée à la géologie, à la botanique, à la chimie, à l’histoire et à l’anthropologie pour parler de la vigne, de son histoire, mais aussi pour « penser le vin de demain ». « Lire la vigne », « Lire le paysage », « Lire le vin » : trois sections composent cet ouvrage foisonnant et passionnant qui fait du vin le motif d’une réflexion contemporaine sur notre rapport à l’environnement et à la culture. L’autrice convoque des lectures éclectiques – du gastronome Jean Anthelme Brillat-Savarin au sémiologue Roland Barthes, des philosophes Gilles Deleuze ou Bruno Latour aux historiens Alain Corbin ou Jean-Robert Pitte, sans oublier les biologistes et les écrivains. L’ensemble ne constitue pas une réflexion philosophique sur le vin mais l’expression d’une curiosité philosophique au « prisme du vin et de sa dégustation ».
Pascaline Lepeltier n’est finalement pas devenue professeure de philosophie mais elle n’a pas vraiment quitté le ciel des idées. Pas sûre de se sentir suffisamment légitime pour se retrouver devant une classe, victime d’une dépression au moment de préparer l’agrégation, l’Angevine prend du recul par rapport à l’Université et fait ses premiers pas dans une cave sur le conseil d’un de ses enseignants, amateur de vin lui aussi. Elle poursuit avec un master en management de la restauration et commence à se former sur le tas. Un verre de Château d’Yquem, un célèbre vin de Sauternes liquoreux datant de 1937, qu’elle a l’occasion de goûter à l’issue d’une prestation, l’emmène au sommet. Il la fait basculer dans une autre dimension, qu’elle n’hésite pas à qualifier de métaphysique. Elle vit alors à la fois l’émerveillement platonicien – si puissant qu’il bouleverse notre rapport au monde et nous le fait voir autrement – et l’expérience bergsonienne de la durée, ce temps vécu de façon qualitative et non mathématique, qui ne saurait être décomposée en une succession d’instants. C’est cette expérience de la « pure durée » et cet étonnement que Pascaline Lepeltier tient aujourd’hui à faire partager « en considérant l’effet émotionnel du vin, qui suscite un plaisir sensoriel, capable de générer de l’imagination, du discours, des conversations entre spécialistes du vin et, au-delà, entre amateurs ».