Octobre 2026
Philosophie Magazine #203
Et vous, quelle est votre cause ? Aujourd’hui, qu’il s’agisse de politique ou d’écologie, les motifs d’engagement ne manquent pas. Certains militent depuis longtemps mais d’autres s’interrogent : ne serait-il pas temps de descendre dans l’arène ? Mais pour y faire quoi ? Et par quels moyens ?
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Dans les époques tranquilles, on peut se tenir soigneusement à l’écart de la politique. Mais l’histoire s’est remise en marche, et les motifs d’engagement ne manquent pas. La France traverse une crise sans précédent de son régime, présidentiel mais sans majorité. Au-delà de nos frontières, les populismes d’extrême droite sont désormais en première position en Italie, en Allemagne, en Angleterre, tandis que les États-Unis flirtent avec la tyrannie. Le changement climatique est en cours, et ses effets sont chaque année plus destructeurs. Certains militent depuis longtemps, d’autres s’interrogent : ne serait-il pas temps de descendre dans l’arène ? Mais pour y faire quoi ? Et par quels moyens ?Parcours de ce dossier➤ D’une manière a priori surprenante, Albert Camus et plus encore Václav Havel nous montrent que l’engagement est le contraire de l’idéologie. Que tout ne commence pas par des idées mais par la volonté d’améliorer la vie concrète des humains.➤ C’est ce que confirment les témoignages d’un humanitaire, d’un gendarme, d’une Iranienne qui a défié le régime, d’une directrice d’association d’aide aux migrantes et d’un artiste qui s’exprime sur l’actualité… Des récits de vie commentés par le philosophe Norman Ajari. ➤ Ceux qui ne s’engagent pas sont-ils des salauds ? Défendre ses propres intérêts, est-ce encore de l’engagement ? Faut-il renoncer à sa liberté de pensée quand on milite ? Sur ces questions, les classiques, de Jean-Paul Sartre à George Orwell, en passant par Emmanuel Kant, divergent.➤ Ancien activiste anti-Milosevic, Srdja Popovic forme aujourd’hui les dissidents à la révolution non violente dans le monde entier. Avec humour, il nous délivre ce qui est indispensable quand on veut faire bouger les choses : une méthode !➤ Si le Rassemblement national l’emporte en 2027, vous faites quoi ? C’est la question que nous avons posée aux philosophes Frédéric Gros, Catherine Malabou, Raphaël Enthoven, Gloria Origgi et Jacques Rancière.
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Il est discret, le mépris. Il se glisse dans un silence railleur, un froncement de sourcils, une pique sur la tenue, l’accent, la manière d’être… Et pourtant, « il ronge », alerte le sociologue et directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) François Dubet. Ces attitudes sont insupportables parce qu’elles font adhérer, « malgré soi », « au regard de celui qui vous méprise ». Parfois, le mépris n’a pas de visage. Il émane d’une institution (hôpital, mairie, école) qui nous parle par formulaires anonymes donnant l’impression d’être un pion. Souvent, il s’exprime à travers la classe politique, quand le président brocarde « ceux qui ne sont rien », quand un ministre donne des leçons d’économie sur la dette ou qu’un sénateur considère que les signataires de la pétition contre une loi pro-pesticides n’ont rien compris. Pourtant, « il n’est pas certain que nos sociétés soient plus méprisantes aujourd’hui qu’hier », remarque Dubet. C’est le sentiment d’être méprisé qui prospère. Cet écart entre la réalité et le ressenti s’explique par la fin des anciennes hiérarchies. Dans un monde inégalitaire par principe, chacun reste à sa place, légitimée par l’ordre aristocratique. À l’inverse, et comme le montrait déjà Tocqueville, dans un monde censé être égalitaire, les individus « se figurent volontiers que leur destinée tout entière est entre leurs mains ». Dès lors, à chaque échec – à un examen, après une rencontre manquée –, je crains d’être méprisé. Ceux qui s’en prenaient jadis aux ouvriers se heurtaient à la fierté, à l’esprit de corps. Aujourd’hui, on ne s’adresse plus à un groupe politiquement constitué mais aux individus avec leurs différences – qui sont autant de motifs de mépris en puissance. Les personnes « racisées », handicapées, les femmes, les jeunes, les vieux, les habitants des zones rurales et des banlieues, les professeurs, les travailleurs du secteur médical et social, et tous les métiers dévalués : chacun se sent méprisé « en tant que ». Même les hommes blancs et riches peuvent se sentir méprisés, notamment par le mouvement féministe qui remet en cause les privilèges dont ils ont joui et jouissent encore. « Face au besoin légitime de reconnaissance, on risque de glisser vers une guerre sourde des identités, dans laquelle les identités majoritaires et dominantes se sentent, elles aussi, menacées parce qu’elles cessent d’être la norme culturelle, sexuelle ou religieuse. » Ce « jeu », cette « concurrence » des mépris érode notre démocratie. Tandis que la colère explose, les populismes capitalisent sur le ressentiment, cette « maladie laissant croire que la haine des autres pourrait renforcer l’amour de soi ». Dans un contexte si explosif, la pire idée serait de détourner le regard… et de mépriser le sentiment d’être méprisé.Au contraire, prône Dubet, il faut « entendre et comprendre le mépris, non seulement pour en combattre les causes, mais aussi pour rechercher des sorties politiques, afin que le sentiment d’être méprisé se transforme en conflits, en revendications », capables de faire vivre la démocratie au-delà des élections. « Pourquoi ne pas engager résolument les habitants des quartiers défavorisés dans la construction des politiques urbaines ? » suggère par exemple le sociologue. C’est par l’autonomisation des citoyens et par l’action collective que peut se créer un sentiment d’appartenance capable de transcender les différences individuelles. Le défi est de reconnaître les altérités sans les opposer et de proposer une définition de la nation fondée non sur les « identités héritées » mais sur la « communauté des solidarités ». Un chantier que la gauche aurait tort d’abandonner aux instrumentalisations populistes.
Il était en retraite dans un monastère quand nous lui avons adressé ce Manifeste pour un nouvel athéisme de quatre esprits brillants et polémiques qui mettent à l’index le renoncement des croyants à argumenter. Le philosophe Denis Moreau, qui publie en cette rentrée Tous hérétiques ?, a accepté de les lire et de se faire l’avocat… de Dieu. C’est à se demander si la Providence ne m’a pas fait une blague : j’étais en retraite dans une abbaye quand Philosophie magazine m’a téléphoné pour me demander de chroniquer ce brûlot des « quatre mousquetaires » – ou « cavaliers », en référence à l’Apocalypse – de l’athéisme : le biologiste Richard Dawkins, le journaliste Christopher Hitchens, le philosophe Daniel Dennett et l’écrivain Sam Harris. Quatre hommes, donc, auquel s’ajoute un préfacier, le comédien Stephen Fry. De ce point de vue, je n’ai pas été dépaysé, le casting n’est pas plus féminisé qu’un conclave au Vatican. Philomag souhaitait mon papier sans attendre, si bien qu’au lieu des pieux ouvrages que j’avais emportés pour nourrir ma retraite, je me suis retrouvé, entouré de moines, à lire un texte expliquant, par exemple, que « la religion empoisonne tout », représente une « fumisterie », une « superstition », et que « le dogmatisme religieux fait obstacle à la recherche honnête de la vérité et divise inutilement l’humanité ». C’était drôle.Outre le prologue de Fry, le livre comprend trois courts textes de Dawkins, Dennett et Harris, puis la traduction d’une longue conversation à bâtons rompus tenue en 2007 entre les quatre mousquetaires (photo) et dont la captation vidéo a cumulé plusieurs millions de vues sur YouTube. Cette forme littéraire de la conversation grand public constitue à la fois l’intérêt et la faiblesse de l’ouvrage : il est plaisant à lire, comme une discussion savante et vive entre des gens d’esprit non dénués d’humour ; mais il abrège et simplifie les arguments que les auteurs ont proposés dans leurs livres consacrés à la défense et à la promotion de l’athéisme, auxquels il faudra se référer pour trouver des développements philosophiquement plus consistants.Il s’agit d’un texte représentatif de ce qu’on a appelé le « nouvel athéisme », ce mouvement qui, au début des années 2000 et dans le monde anglophone, a entrepris de requalifier théoriquement l’athéisme et de développer une critique vigoureuse des grandes religions – toutes sont attaquées dans le livre, l’islam plus violemment que les autres. Indépendamment du fond, le plus surprenant et dépaysant, pour un lecteur français, réside dans le fait que ces débats, somme toute assez classiques, autour de la question de l’existence de Dieu et de ses conséquences aient pu durablement passionner le grand public et les médias anglo-saxons. Même si cette question a donné lieu à quelques succès d’édition dans notre pays (côté athée, le pittoresque Traité d’athéologie de Michel Onfray en 2005 ; côté théiste, le médiocre Dieu, la science, les preuves, de Michel-Yves Bolloré en 2021), ce type de discussions n’a pas vraiment d’équivalent dans notre horizon de laïcité – il est d’ailleurs remarquable que ce dernier mot n’apparaisse qu’une fois dans l’ouvrage. Un aspect du livre m’a agacé : une forme de dogmatisme – surtout chez Hitchens, le moins philosophe des quatre – qui peut évoquer, en miroir, l’arrogance et l’incapacité à douter reprochées ici aux croyants. Mais comme le petit Jésus me recommande d’aimer mes ennemis et que Spinoza explique qu’il faut « toujours prêter attention à ce qu’il y a de bon dans chaque chose, afin qu’ainsi nous soyons toujours déterminés par un sentiment de joie » (Éthique, V, 10, scolie), je m’en tiendrai à des éléments qui m’ont donné à penser. Les auteurs commencent par déplorer qu’en guise de réponse face aux critiques athées, la plupart des croyants se contentent de s’estimer « offensés » ou « blessés », au lieu d’accepter le débat et d’argumenter pour défendre leur point de vue. La remarque est juste et peut servir de remède contre l’ornière « fidéiste » (la foi seule suffit, nous n’avons pas à la justifier) et la posture victimaire où s’enferrent un certain nombre de mes coreligionnaires qui font profession de se contenter d’une foi obscure, voire aveugle, réduite à un sentiment, repliée sur la seule « intériorité », crispée en se contentant d’être personnellement « vécue » ou « authentiquement » « ressentie ». Les pugnaces critiques des mousquetaires lancent ainsi un salutaire défi aux croyants : expliquez-vous ! Dans Monsieur Teste, Paul Valéry écrivait : « Rappelez-vous qu’entre les hommes il n’existe que deux relations : la logique ou la guerre. Demandez toujours des [arguments], l’argument est la politesse élémentaire qu’on se doit. » Les mousquetaires incitent donc les croyants à se montrer intellectuellement polis. Ce n’est pas une mauvaise idée.Si l’on s’intéresse à présent aux personnes qui tentent d’argumenter à propos de leur foi, on constate qu’elles donnent généralement des justifications de deux ordres : aléthiques (on essaie de montrer que la croyance est théoriquement bien fondée) et pragmatiques (on explique que la croyance améliore l’existence de ceux qui l’adoptent). Les mousquetaires estiment que, depuis une cinquantaine d’années, les croyants privilégient les arguments pragmatiques (« ma foi m’aide à mieux vivre »), réduisant ainsi tendanciellement la religion à une sorte de superméthode de développement personnel ; mais que ces mêmes croyants oublient, ou refusent – ce qui est parfois bien commode – d’expliquer pourquoi ce qu’ils croient peut être tenu pour vrai. Là encore, le livre fait œuvre utile en demandant qu’on réhabilite (ce qui, selon les auteurs, est voué à l’échec) la question de la vérité en matière de religion. En revanche, l’aspect pragmatique est un peu vite évacué : si la religion aide les gens à traverser vaille que vaille les difficultés de la vie, n’est-ce pas un argument en sa faveur, y compris dans une optique darwinienne qui dirait qu’elle fournit à ses adeptes l’avantage sélectif d’un secours existentiel ? Un brin fanfaron, Sam Harris explique pour finir que ses livres ont fait perdre la foi à de nombreux croyants. Mes ouvrages de défense du christianisme n’ayant, à ma connaissance, jamais converti personne, je salue la performance. Mais cela n’a pas marché avec moi – c’est addictif, l’opium du peuple, on n’y renonce pas aisément ! Je retournerai donc un de ces jours au monastère avec un souvenir amusé de cette curieuse retraite. Denis Moreau publie prochainement Tous hérétiques ? De la nécessité de quelques débats inactuels (Seuil), un essai sur lequel nous aurons l’occasion de revenir.
S’il est bien entendu question dans ce dense essai d’insensibilité, de désintérêt ou de lassitude, l’ouvrage de Mazarine M. Pingeot se veut beaucoup plus ambitieux. L’« affect » d’indifférence, si répandu aujourd’hui, n’est que le « symptôme » d’une « structure » d’indifférence, caractéristique des moments de crise comme ceux que nous traversons aujourd’hui : émergence de la « masse comme affaissement et indifférenciation des classes » qui organisaient les sociétés, égalisation de tous les discours, dont le nivellement détruit le souci même de la vérité, relativisme moral qui efface la différence du bien et du mal… Derrière cette crise d’indifférence, Pingeot débusque une certaine vision philosophique, qualifiée d’« immanentisme », qui a pu prendre différentes formes mais dont Deleuze est la figure la plus marquante. Avec l’immanentisme, l’homme se ferme à la transcendance. Il n’y a plus que le monde, l’être. Plus de place pour ce qui est « au-delà » : ne subsiste qu’un ersatz de différence comparative entre des objets placés sur un même plan, qui n’a rien à voir avec l’écart absolu entre des ordres incommensurables – entre la liberté, le devoir ou le sens de l’existence et le monde. Renonçant aux grandes questions métaphysiques qui lui donnent profondeur et contraste, l’existence indifférente est privée de repères, incapable de s’orienter. Elle se réduit à la répétition des cycles organiques, travail et consommation. Le seul horizon capable de remplir cette vie amputée d’une ouverture vers un au-delà, c’est la domination du monde, l’extension indéfinie de la puissance, qui prend la forme du perfectionnement sans fin de la technique. « S’il n’y a plus de différence, le seul ailleurs qui reste est celui de la conquête horizontale. » En leurs temps de crise, Descartes, Kant et Husserl se sont chacun à leur manière efforcés de dépasser le double écueil du scepticisme, qui abandonne les grandes questions, comme du dogmatisme, qui les enferment dans une totalité sans extérieur, afin de retrouver un chemin vers la transcendance. C’est ce geste que Pingeot reprend.
C’est l’histoire de l’amour et de la mort. Rebeka et Pauline se rencontrent, s’adorent, et le monde resterait idéal sans cette « grosseur anormale » sous le sein gauche de Pauline. Très vite, le couple entre dans ce « tunnel de la merde en barre » que Montaigne nomma branloire pérenne. Tout s’accélère : on avale ce texte. La romancière, par ailleurs fondatrice des groupes Sexy Sushi, Mansfield.TYA ou Kompromat, passe à la ligne à chaque phrase, muant sa voix en incantation cadencée. C’est sans fioriture. Elle écrit la souffrance en enfant-adulte : « Il y avait une cuisine commune dans laquelle le soir je mangeais des ‘‘pâtes aux larmes”. C’était si triste, mais c’est comme ça que, réellement, je salais mes pâtes. » C’est aussi le stade où l’écriture devient l’unique recours pour exprimer l’indicible : « Le cancer l’a rendue méconnaissable. Je n’ai plus aucun désir pour elle. Si P lisait ces lignes elle me quitterait probablement. C’est très dur ce que j’écris ici, mais je ne sais pas à qui confier ces horreurs et il faut pourtant que je les formule. Je n’écris pour personne. » On a envie de répondre : pour nous. La rémission offrira ses faux espoirs : « J’avais commencé à creuser deux tombes puis on me demandait de les reboucher. » Jusqu’à l’impensable fatalité.Avec Pauline, la mort emporte les fondations du réel. Il ne s’agit plus alors de faire son deuil, mais d’inventer une existence vivable. Cela s’appelle un projet philosophique. D’abord, l’autrice s’appuie sur une famille littéraire : Sartre pour accéder aux mots, Guibert pour braver la maladie, Rousseau pour dire la vérité, Beauvoir pour dire l’amour, jusqu’à Hesse – dont la devise paraît ciselée pour elle : « Une vie facile, un amour facile – ce n’était pas pour moi. » La littérature ne peut cependant pas tout. C’est là que s’esquisse l’expérience mystique. Elle sera violente. Lorsque l’affligée explique à son maître zen : « Ma femme est morte. Cela faisait deux ans que j’étais auprès d’elle pour la soigner. Je suis dévastée, je n’arrive plus à vivre », celui-ci réplique : « Et alors ? » Warrior intègre d’un coup que vivre, c’est « s’habituer à l’odeur de la mort ». La quête sacrée se poursuivra entre l’Amazonie et Berlin, convoquera une kyrielle de substances, et nourrira dans une scène finale terrassante les plus belles pages du roman. À un moment, la narratrice s’en veut d’avoir abandonné la fac de philo. Elle a pourtant appris bien davantage : au bout de la douleur, l’expérience triomphante du vivant.
Il n’est pas besoin d’avoir visionné ses vidéos YouTube – pédagogique sur Sartre ou ironique sur BHL – ni écouté ses podcasts sur le stoïcisme ou l’intelligence artificielle pour reconnaître le talent pédagogique de Charles Robin. Né dans un milieu ouvrier « où les factures impayées étaient une préoccupation plus importante que les questionnements sur le sens de la vie », il a longtemps été déchiré entre sa passion pour les idées et le sentiment que la philosophie était réservée à une élite disposant des codes pour penser. C’est ce hiatus qu’au sortir de ses études de philosophie à l’université, et après une première carrière d’« influenceur politique », il s’est donné pour tâche de surmonter. Faire sortir la philosophie de son « ghetto », la rendre « accessible à tous », tel est le mantra de cet ancien professeur particulier devenu, par la magie d’Internet et des réseaux sociaux, « le précepteur ». Sa recette et son talent ? Partir de situations concrètes issues de la pop culture… ou de son imagination, pour illustrer ou éclairer les grands concepts. Afin de faire comprendre le doute hyperbolique chez Descartes, il part de l’expérience de « mirage froid » faite par un chauffeur de poids lourds qui a cru voir un paquebot en lévitation sur la mer ; pour faire comprendre la volonté au sens de Schopenhauer, il part du cas de Jonathan Meijer, le donneur de sperme « en série » responsable de 500 naissances ; pour faire comprendre l’hédonisme mesuré d’Épicure, il invente l’histoire de Fabien qui apprend, grâce à sa femme, à se restreindre lors de ses apéro du vendredi… Si le récit de ces saynètes fait le sel de ces vingt leçons, c’est parfois aux dépens de la pensée des philosophes – dont le résumé vire parfois à la caricature ou au contresens. Ainsi l’expérience du cogito de Descartes se trouve-t-elle réduite à une déduction logique, et la banalité du mal d’Arendt au fait de « dissocier notre action de ses conséquences concrètes »… Bref, on aimerait que le précepteur ne se contente pas d’illustrer et d’expliquer les concepts – ce qui est déjà pas mal –, mais qu’il introduise aussi à ce vertige de la pensée qu’il dit avoir éprouvé très tôt. Il le définit comme la capacité de « penser contre-soi-même ». Ces leçons un peu trop lisses n’en portent pas toujours la trace.
« Vous êtes sur le point de gâcher votre vie, mais il n’est peut-être pas trop tard » : Rutger Bregman entend réveiller les consciences. Pour l’essayiste, trop de gens sur Terre gaspillent leur talent. Chaque année, des millions de diplômés atterrissent dans des bullshit jobs – des métiers « ennuyeux, inutiles, voire nuisibles » –, alors qu’ils auraient pu mieux employer leurs compétences. Par ailleurs, nombre de jeunes renoncent à toute ambition, terme devenu tabou pour quiconque refuse de passer sa vie à trimer pour des primes. Au point de renoncer à l’action : « Dans certains milieux, […] une vie bien vécue se définit à l’aune de ce que l’on ne fait pas. Pas d’avion. Pas de viande. Pas d’enfants. […] Dans le meilleur des cas, les traces que vous laissez sont si minimes que vous pourriez aussi bien ne pas avoir existé. »Bregman propose un antidote à ces deux écueils : l’« ambition morale », qui correspond au « désir d’améliorer radicalement le monde dans lequel nous vivons ». Peu importe la cause à laquelle vous vous consacrez : dérèglement climatique, évasion fiscale, mortalité infantile… L’essentiel, c’est « la volonté de changer les choses ». Étayé sur de nombreuses études chiffrées, son livre est un bréviaire pour l’activiste en herbe ou pour toute personne qui désire sortir de sa passivité léthargique face aux injustices de toutes sortes. Prenant l’exemple de figures historiques, chaque chapitre décline une manière de s’engager dans l’action (« rejoignez une bande d’illuminés », « cherchez ce dont le monde a besoin et inventez-le »… ). Si le style de Bregman, frisant les harangues du coaching, agacera certains, son énergique appel à s’engager ne laissera personne indifférent.
Alors qu’il travaille à l’Histoire de la sexualité (1976-1984), Foucault découvre le journal de l’hermaphrodite Herculine Barbin et rédige un volume jamais publié sur l’intersexuation. Il y distingue trois séquences dans le traitement des individus à l’« anatomie ambiguë ». Dans la première, de l’Antiquité à la Renaissance, coexistent deux « régimes ». D’un côté, le discours médical fait de l’intersexe un monstre mêlant deux ordres devant rester séparés. De l’autre, dans le régime juridique, l’hermaphrodite se voit assigner d’office un sexe, mais l’individu peut, une fois adulte, en changer – sans pouvoir faire marche arrière. L’hermaphrodite « porte un sexe de décision », auquel il doit conformer sa pratique sexuelle. La deuxième séquence, à l’époque classique, est marquée par le passage d’une logique de « juridiction » à une logique de « véridiction » : l’affirmation libre fait place à la recherche d’un « vrai sexe », caché derrière l’apparente ambiguïté, qu’il revient au médecin d’établir. Avec la dernière séquence, ouverte au XIXe siècle, l’hermaphrodisme devient synonyme de débauche. Si les progrès de l’embryologie montrent l’existence d’un état premier d’indétermination sexuelle, l’intersexe est interprété comme blocage, à un stade immature, du développement physiologique dit normal. Indéterminé, « modèle » du « pervers », l’hermaphrodite est marginalisé par un « infradroit institutionnel » qui le tient « hors contact, hors circulation, hors reproduction ». Bref, Foucault dresse une fresque passionnante où l’exigence d’attribuer à l’individu une « identité sexuelle » apparaît, toujours plus nettement, comme un souci de régler les conduites et les plaisirs.
Un territoire animiste peut-il être délimité par une frontière ? C’est le dilemme qui se pose aux Sarayaku, population amazonienne de l’Équateur. Ils définissent leur habitat comme une « forêt vivante », un tissu de relations entre humains et non-humains dont les limites spatiales ne sont pas tracées. Pour autant, ils n’ont pas renoncé à le délimiter en plantant à sa périphérie des arbres visibles depuis le ciel. Ils acceptent ainsi un compromis avec la pensée « naturaliste » moderne et occidentale, qui sépare l’humain du non-humain et considère un espace comme circonscrit et exploitable. Plus que jamais, de tels conflits de perspective nous parlent. Dans un contexte de crise climatique et de surexploitation des ressources, le travail de l’anthropologue apparaît essentiel. Grâce à lui, d’autres formes de pensée surgissent, étrangères à celle qui sert de socle, depuis trois siècles, au développement industriel et à l’hyperconsommation. Après avoir exploré les perceptions du réel qui structurent le rapport au monde des Aborigènes d’Australie, des Achuar d’Amazonie ou encore des Inuits de l’Arctique canadien, Descola tire les conclusions politiques de ses recherches. Les concepts de « société » ou d’« État » peuvent en sortir radicalement transformés, de même que la question de la souveraineté sur un territoire ou celle de l’obéissance à une hiérarchie. Forgées depuis des millénaires, d’autres modalités de coexistence, de « faire-monde », entre humains et non-humains, nous éloignent de la notion occidentale de « nature » et de celle d’universalisme. Elles apportent aussi une stimulation intellectuelle pour penser des formes nouvelles d’action et de représentation politique.
« Où trouver la force ? » donc, mais aussi « Pourquoi est-on plus heureux à vélo ? » ou encore « L’herbe est-elle plus verte ailleurs ? » : voici quelques-unes des questions auxquelles répond Charles Pépin. Reprenant ses chroniques sur les ondes de France Inter ou dans les pages de Philosophie magazine, il fait siennes ces questions posées par des lecteurs ou des auditeurs et qui n’ont a priori pas de dimension philosophique, des questions déconcertantes au premier abord et qui ont même des airs de défis impossibles à relever, mais que notre collaborateur aborde avec le sérieux qu’elles méritent. Comme autant d’occasions d’interroger à nouveaux frais les références classiques au prisme du vécu, il s’en empare avec bonheur pour délivrer des petites leçons de sagesse avec un style bien à lui, sensible, délicat et accessible. Ainsi explique-t-il que la force ne pourra être puisée qu’en nous-mêmes si nous avons toujours besoin des autres pour nous aider à l’y trouver, que la pratique du vélo nous donne la délicieuse impression que la vie elle-même est une vaste balade avec ses hauts et ses bas, et qu’un idéal rêvé ne fait jamais le poids devant la réalité sur laquelle nous avons prise, laquelle constitue le seul véritable miracle de l’existence. Chaque chapitre est ainsi un exercice réflexif sur une expérience partagée : tel un proche avec qui l’on discute, Pépin ne cherche pas à déstabiliser son lecteur, mais plutôt à lui proposer des pistes pour ne pas le laisser seul face à des interrogations qui auraient pu rester sans lendemain. Il se dégage de ce questionnement à la Prévert une philosophie du quotidien qui nous invite à réconcilier notre vie et notre pensée, avec tendresse et humilité.
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