Édito
Sur le protagonisme : l'édito d’Alexandre Lacroix
©Charles Berberian pour PM
Cet article est issu du numéro 193 de Philosophie magazine « À quel moment je m'engage ? », en kiosque le 25 septembre 2025. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Il existe un mot italien bien utile, que je propose d’introduire dans notre langue : il protagonismo. Faire du « protagonisme », c’est s’estimer qualifié pour participer à tous les débats d’actualité. Certains sujets de science ou de géopolitique mériteraient sans nul doute plusieurs années de lectures et d’immersion si l’on voulait se construire un avis vraiment solide, mais cela n’effraie pas le protagoniste. Son principal critère, c’est qu’un événement fasse le « buzz ». Qu’il s’agisse d’une campagne de vaccination ou d’une mesure de finance publique, d’une nouvelle frappe de Tsahal contre les Houthis du Yémen, de céder le Donbass à la Russie ou de la mort d’un streamer dans un fait divers sordide, le protagoniste a son mot à dire, puisqu’il se considère lui-même comme l’un des personnages ayant pris part à l’événement. Faire du protagonisme, c’est croire que le simple fait d’être spectateur vous transforme en acteur de la marche du monde ! En somme, c’est avoir l’impression, en remuant la jambe assis au fond d’un fauteuil, d’aider Mbappé à marquer ses buts en direct. Et c’est ainsi qu’on se retrouve, à l’ère numérique, avec ce pâle avatar de l’intellectuel engagé : sur les réseaux sociaux, n’importe quel auteur en mal d’audience peut émettre un petit avis original sur la dernière une médiatique, afin de récupérer quelques dividendes d’une gloire extérieure.
Nulle part la logique du protagonisme n’est mieux décrite que dans les pages que Pierre Bourdieu consacre, dans ses Méditations pascaliennes (1997), à l’accumulation du capital symbolique. Bourdieu permet de comprendre un phénomène qui échappe au schéma classique de la lutte des classes. En effet, il est étonnant d’entendre régulièrement des acteurs ou des chanteurs célèbres, objectivement des bourgeois, s’en prendre au pouvoir de l’argent et adopter un discours contestataire. Si vraiment il n’y avait que deux classes, les dominants et les dominés, la bourgeoisie et le prolétariat, ce genre de chassé-croisé serait assez rare, les gens défendraient assez spontanément les intérêts de leur camp. Dans une lutte acharnée, il est tout de même peu fréquent qu’on épouse la cause de l’adversaire. En réalité, comme l’a vu Bourdieu, il y a compétition entre les dominants pour la possession du capital symbolique, donc pour le prestige. En adoptant une posture de gauche, l’artiste, l’intellectuel essaie d’être validé par les classes populaires, de faire alliance avec les dominés contre les autres dominants putatifs que sont les politiciens et les banquiers. De la même manière, les protagonistes exercent souvent une profession intellectuelle mais sont réduits à une certaine précarité, ils ont sans cesse besoin d’un petit shoot de célébrité supplémentaire pour diffuser leurs ouvrages. N’ayant qu’un accès fragile au capital économique et pas tellement d’influence politique, ils sont toujours à la limite du déclassement – ce qui explique leur soif inextinguible de visibilité.
Mais bien sûr, quelques diatribes publiées sur Facebook ou sur X ne suffisent pas à faire de vous un authentique révolutionnaire. C’est pourquoi on ne saurait trop répéter qu’il ne suffit pas de poster pour s’engager, et que le protagonisme est à l’action politique véritable ce que le pipeau est à la flûte à bec – une version miniaturisée.