Là est la question…
“Comment expliquer la délicate notion de dénonciation à un enfant ?” Charles Pépin répond à vos dilemmes
Charles Pépin. ©Serge Picard pour PM ; illustration© Alain Pilon/Costume 3 Pièces
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Cet article est issu du numéro 193 de Philosophie magazine « À quel moment je m'engage ? », en kiosque le 25 septembre 2025. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
LE DILEMME DE JULIE
« Comment expliquer à un enfant – mais les adultes seront contents de comprendre aussi ! – que l’on condamne la dénonciation, tout en lui demandant de prévenir un adulte dans certaines situations, comme un coup, un vol, un mensonge ou, même pire, une maltraitance ? Il n’est pas évident, je trouve, de distinguer les actions à ne pas dénoncer, faute d’être perçu comme un délateur, “une balance” comme on dit parfois, des actions à dénoncer. Comment savoir où placer le curseur, à quel moment une dénonciation doit être condamnée comme délation et à quel moment elle peut être présentée comme salutaire, voire morale ? »
La réponse de Charles Pépin
Quel beau dilemme, Julie ! Si votre ado observe qu’un de ses camarades triche lors d’un devoir sur table et le dénonce au professeur, on pourrait le lui reprocher, lui dire que ce n’est pas à lui de dénoncer son camarade mais au professeur ou à l’établissement de veiller au respect des règles. Il pourrait même être perçu par les autres comme une « balance », un traître, un mouchard, une « poucave »… Mais si votre ado utilise un numéro de téléphone dédié ou un service social pour dénoncer un voisin qui frappe sa femme ou abuse de son enfant, son acte de dénonciation sera en revanche loué. Ne pas dénoncer ce voisin maltraitant pourrait d’ailleurs relever de la non-assistance à personne en danger. On voit bien qu’il faut être attentif à chaque situation particulière avant de juger du bien-fondé ou non de la dénonciation, ce qui signifie que « ne jamais dénoncer quelqu’un » ne peut en aucun cas relever d’un impératif moral catégorique, qui s’appliquerait à tous les cas. C’est peut-être une « éthique » mise en avant dans certaines mafias ou chansons de rappeurs (Balance de la Mafia K’1 Fry, La Danse de la poucave de MC Jean Gab’1…) mais en aucun cas un impératif moral au sens de Kant. D’ailleurs, il n’existe pour lui qu’un seul impératif moral catégorique : « Agis toujours de telle sorte que la maxime de ton action puisse être érigée en loi universelle. » La dénonciation, ou la non-dénonciation, ne peuvent donc en relever. Les autres impératifs ne sont qu’hypothétiques : conditionnels. On pourrait dès lors se demander sous quelles conditions dénoncer quelqu’un pourrait relever d’un impératif, d’un devoir. S’il est dangereux pour les autres ? Voire pour lui-même ? C’est une réponse séduisante. J’aurais dans ce cas le droit, et même le devoir, de dénoncer mon voisin violent s’il met en danger la santé de sa femme ou de son enfant. Ou de « dénoncer » l’un de mes amis à ses parents ou à ses proches si sa consommation de drogue me semble de nature à le mettre lui-même en danger. Hors ces cas-là, lorsque personne ne court de danger, la dénonciation ou délation serait illégitime.