Octobre 2026
Philosophie Magazine #203
Il était en retraite dans un monastère quand nous lui avons adressé ce Manifeste pour un nouvel athéisme de quatre esprits brillants et polémiques qui mettent à l’index le renoncement des croyants à argumenter. Le philosophe Denis Moreau, qui publie en cette rentrée Tous hérétiques ?, a accepté de les lire et de se faire l’avocat… de Dieu.
C’est à se demander si la Providence ne m’a pas fait une blague : j’étais en retraite dans une abbaye quand Philosophie magazine m’a téléphoné pour me demander de chroniquer ce brûlot des « quatre mousquetaires » – ou « cavaliers », en référence à l’Apocalypse – de l’athéisme : le biologiste Richard Dawkins, le journaliste Christopher Hitchens, le philosophe Daniel Dennett et l’écrivain Sam Harris. Quatre hommes, donc, auquel s’ajoute un préfacier, le comédien Stephen Fry. De ce point de vue, je n’ai pas été dépaysé, le casting n’est pas plus féminisé qu’un conclave au Vatican. Philomag souhaitait mon papier sans attendre, si bien qu’au lieu des pieux ouvrages que j’avais emportés pour nourrir ma retraite, je me suis retrouvé, entouré de moines, à lire un texte expliquant, par exemple, que « la religion empoisonne tout », représente une « fumisterie », une « superstition », et que « le dogmatisme religieux fait obstacle à la recherche honnête de la vérité et divise inutilement l’humanité ». C’était drôle.
Outre le prologue de Fry, le livre comprend trois courts textes de Dawkins, Dennett et Harris, puis la traduction d’une longue conversation à bâtons rompus tenue en 2007 entre les quatre mousquetaires (photo) et dont la captation vidéo a cumulé plusieurs millions de vues sur YouTube. Cette forme littéraire de la conversation grand public constitue à la fois l’intérêt et la faiblesse de l’ouvrage : il est plaisant à lire, comme une discussion savante et vive entre des gens d’esprit non dénués d’humour ; mais il abrège et simplifie les arguments que les auteurs ont proposés dans leurs livres consacrés à la défense et à la promotion de l’athéisme, auxquels il faudra se référer pour trouver des développements philosophiquement plus consistants.
Il s’agit d’un texte représentatif de ce qu’on a appelé le « nouvel athéisme », ce mouvement qui, au début des années 2000 et dans le monde anglophone, a entrepris de requalifier théoriquement l’athéisme et de développer une critique vigoureuse des grandes religions – toutes sont attaquées dans le livre, l’islam plus violemment que les autres. Indépendamment du fond, le plus surprenant et dépaysant, pour un lecteur français, réside dans le fait que ces débats, somme toute assez classiques, autour de la question de l’existence de Dieu et de ses conséquences aient pu durablement passionner le grand public et les médias anglo-saxons. Même si cette question a donné lieu à quelques succès d’édition dans notre pays (côté athée, le pittoresque Traité d’athéologie de Michel Onfray en 2005 ; côté théiste, le médiocre Dieu, la science, les preuves, de Michel-Yves Bolloré en 2021), ce type de discussions n’a pas vraiment d’équivalent dans notre horizon de laïcité – il est d’ailleurs remarquable que ce dernier mot n’apparaisse qu’une fois dans l’ouvrage.
Un aspect du livre m’a agacé : une forme de dogmatisme – surtout chez Hitchens, le moins philosophe des quatre – qui peut évoquer, en miroir, l’arrogance et l’incapacité à douter reprochées ici aux croyants. Mais comme le petit Jésus me recommande d’aimer mes ennemis et que Spinoza explique qu’il faut « toujours prêter attention à ce qu’il y a de bon dans chaque chose, afin qu’ainsi nous soyons toujours déterminés par un sentiment de joie » (Éthique, V, 10, scolie), je m’en tiendrai à des éléments qui m’ont donné à penser.
Les auteurs commencent par déplorer qu’en guise de réponse face aux critiques athées, la plupart des croyants se contentent de s’estimer « offensés » ou « blessés », au lieu d’accepter le débat et d’argumenter pour défendre leur point de vue. La remarque est juste et peut servir de remède contre l’ornière « fidéiste » (la foi seule suffit, nous n’avons pas à la justifier) et la posture victimaire où s’enferrent un certain nombre de mes coreligionnaires qui font profession de se contenter d’une foi obscure, voire aveugle, réduite à un sentiment, repliée sur la seule « intériorité », crispée en se contentant d’être personnellement « vécue » ou « authentiquement » « ressentie ». Les pugnaces critiques des mousquetaires lancent ainsi un salutaire défi aux croyants : expliquez-vous ! Dans Monsieur Teste, Paul Valéry écrivait : « Rappelez-vous qu’entre les hommes il n’existe que deux relations : la logique ou la guerre. Demandez toujours des [arguments], l’argument est la politesse élémentaire qu’on se doit. » Les mousquetaires incitent donc les croyants à se montrer intellectuellement polis. Ce n’est pas une mauvaise idée.
Si l’on s’intéresse à présent aux personnes qui tentent d’argumenter à propos de leur foi, on constate qu’elles donnent généralement des justifications de deux ordres : aléthiques (on essaie de montrer que la croyance est théoriquement bien fondée) et pragmatiques (on explique que la croyance améliore l’existence de ceux qui l’adoptent). Les mousquetaires estiment que, depuis une cinquantaine d’années, les croyants privilégient les arguments pragmatiques (« ma foi m’aide à mieux vivre »), réduisant ainsi tendanciellement la religion à une sorte de superméthode de développement personnel ; mais que ces mêmes croyants oublient, ou refusent – ce qui est parfois bien commode – d’expliquer pourquoi ce qu’ils croient peut être tenu pour vrai. Là encore, le livre fait œuvre utile en demandant qu’on réhabilite (ce qui, selon les auteurs, est voué à l’échec) la question de la vérité en matière de religion. En revanche, l’aspect pragmatique est un peu vite évacué : si la religion aide les gens à traverser vaille que vaille les difficultés de la vie, n’est-ce pas un argument en sa faveur, y compris dans une optique darwinienne qui dirait qu’elle fournit à ses adeptes l’avantage sélectif d’un secours existentiel ?
Un brin fanfaron, Sam Harris explique pour finir que ses livres ont fait perdre la foi à de nombreux croyants. Mes ouvrages de défense du christianisme n’ayant, à ma connaissance, jamais converti personne, je salue la performance. Mais cela n’a pas marché avec moi – c’est addictif, l’opium du peuple, on n’y renonce pas aisément ! Je retournerai donc un de ces jours au monastère avec un souvenir amusé de cette curieuse retraite.
Denis Moreau publie prochainement Tous hérétiques ? De la nécessité de quelques débats inactuels (Seuil), un essai sur lequel nous aurons l’occasion de revenir.
Denis Moreau était en retraite dans un monastère quand nous lui avons adressé ce Manifeste pour un nouvel athéisme de quatre esprits brillants et polémiques…
Du pélagianisme au marcionisme, nous avons oublié jusqu’à leur nom. Et pourtant, comme le montre le philosophe Denis Moreau dans son essai passionnant Tous…
Après la publication du rapport Sauvé, produit d’une longue enquête estimant à 330 000 le nombre de mineurs abusés sexuellement dans l’Église depuis les années…
Philosophe catholique, Denis Moreau fait ici mieux qu’interroger la célèbre formule de Marx. Celui qui se dit « accro » retourne la…
Dans notre nouveau numéro, le philosophe catholique, Denis Moreau fait ici mieux qu’interroger la célèbre formule de Marx. Celui qui se dit « accro »…
Au cours du XXIe siècle, malgré d'ultimes sursauts identitaires ou spiritualistes, les religions pourraient être vouées à disparaître sous l'effet de la sécularisation et des avancées scientifiques qui vident de leur sens le…
« Rien de nouveau sous le soleil », « il y a un temps pour tout »… Tout le monde connaît ces expressions devenues proverbiales… sans forcément…