Dossier / “À quel moment je m’y engage ?”

Les classiques montent au créneau

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Les classiques montent au créneau

©William L. pour PM

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Cet article est issu du numéro 193 de Philosophie magazine « À quel moment je m'engage ? », en kiosque le 25 septembre 2025. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Les philosophes s’écharpent depuis des siècles sur les bienfaits et les défauts de l’engagement. Rester en retrait, est-ce accepter l’injustice ? Peut-on militer pour ses seuls intérêts ? Doit-on accepter de renoncer à sa liberté ? Voici trois matchs sans concession : à vous de désigner les vainqueurs.

Refuser de s’engager, cela revient-il à être un salaud ?

OUI avec Jean-Paul Sartre

La politique ne m’intéresse pas plus que ça. J’ai du mal à prendre position sur les conflits en cours. Je m’intéresse davantage aux mathématiques ou au sport qu’aux crises sociales du moment. Je passe plus de temps à m’occuper de ma famille ou à vivre une passion amoureuse qu’à militer et manifester. Est-ce condamnable ? La réponse de Jean-Paul Sartre est tranchante : oui, et cela fait même de moi un « salaud », terme qui parsème ses écrits. Pour le philosophe, je suis toujours pris dans une époque, avec ses enjeux propres, et « condamné à être libre » (L’Être et le Néant, 1943). Je ne suis que ce que je fais dans les circonstances qui m’entourent. Si je refuse de m’engager, je me mens à moi-même pour garder bonne conscience. J’adopte alors une conduite de « mauvaise foi ». Je m’enferme dans mon rôle professionnel, ma fonction sociale, mes habitudes culturelles. Je dis que je n’étais pas au courant, que « c’est plus compliqué que ça », que les médias nous mentent. Je regarde ailleurs en me persuadant que cela ne me concerne pas. 

Mais le refus de l’engagement, pour Sartre, est aussi une forme d’engagement. Dans un texte publié en 1945 pour présenter la nouvelle revue Les Temps modernes, fondée avec Simone de Beauvoir, il écrit : « On ne peut pas tirer son épingle du jeu », se prétendre en dehors des événements. C’est pourtant ce qu’ont fait de grands écrivains : « Je tiens Flaubert et les Goncourt pour responsables de la répression qui suivit la Commune parce qu’ils n’ont pas écrit une ligne pour l’empêcher. Ce n’était pas leur affaire, dira-t-on. Mais le procès de Calas, était-ce l’affaire de Voltaire ? La condamnation de Dreyfus, était-ce l’affaire de Zola ? » Car « l’écrivain est en situation dans son époque : chaque parole a des retentissements. Chaque silence aussi ». 

Si l’honnête employé, l’esthète distant, l’observateur qui refuse de se mouiller – et donc de se tromper – sont, pour Sartre, des « salauds », c’est parce qu’ils se réfugient dans une essence fixe, un rôle social immuable. Refuser de s’engager devient un déni de ce qui fait notre humanité.

 

NON avec Max Weber

Insulter ceux qui rechignent à s’engager est aussi absurde que dangereux. Le vocabulaire du « salaud », même si on lui donne une signification existentielle, ne devrait pas être utilisé à tort et à travers. Car, avant de descendre dans l’arène, il faut comprendre ce qui nous entoure. C’est pourquoi le sociologue allemand Max Weber distingue soigneusement le « savant » et le « politique ». Le premier utilise des méthodes rigoureuses pour établir des faits, des lois, tout en sachant que son domaine est en évolution perpétuelle. On ne peut réclamer de lui que « la probité intellectuelle » (Le Savant et le Politique, 1919), qui consiste justement à séparer le travail scientifique et la réflexion sur la valeur des choses et des événements. Ces deux domaines sont « hétérogènes ». Les mêler produira de la mauvaise science, militante et idéologique, et de la mauvaise politique, dogmatique et intolérante. Ainsi « le véritable professeur se gardera bien d’imposer à son auditoire, du haut de la chaire, une quelconque prise de position, que ce soit ouvertement ou par suggestion ». Il laisse cela au « prophète » et au « démagogue ». Weber va plus loin lorsqu’il affirme que « la tâche primordiale d’un professeur capable est d’apprendre à ses élèves à reconnaître qu’il y a des faits inconfortables, j’entends par là des faits qui sont désagréables à l’opinion personnelle d’un individu ». Ceux qui préfèrent l’engagement systématique à l’analyse rationnelle sont à la recherche, écrit encore le sociologue, non pas d’« un professeur » mais d’« un chef », d’« un champion de football de la vie ». 

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