Cinéma
“Un simple accident” : le régime des éprouvés
Un Simple Accident ©Les Films Pelléas
Cet article est réservé aux abonnés.
Cet article est issu du numéro 193 de Philosophie magazine « À quel moment je m'engage ? », en kiosque le 25 septembre 2025. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Jafar Panahi a passé plusieurs mois en prison pour avoir soutenu les mouvements de protestation en faveur de la liberté en Iran. Il a d’ailleurs réalisé ce film, lauréat de la Palme d’or à Cannes, après être sorti de détention, quand a débuté le mouvement « Femme, Vie, Liberté ». Il l’a tourné clandestinement avec une distribution constituée d’acteurs engagés, conscients du risque d’y participer. Vahid Mobasseri est l’un d’eux, chauffeur de VTC quand il n’est pas comédien. Il incarne Vahid – attention, je divulgâche les toutes premières minutes du film –, un mécanicien qui a tout perdu en prison et pense reconnaître fortuitement, à la suite d’un « simple accident », l’un de ses bourreaux. Comment s’assurer qu’il s’agit bien de son tortionnaire, de celui qui l’a « tué mille fois » ? Quel sort lui réserver, si c’est bien lui ? Habité par le doute, il cherche des réponses et emmène dans sa quête éperdue, sur les routes à bord de son minivan, une équipée d’hommes et de femmes qui se connaissent à peine, mais pareillement marqués, unis par la brutalité du régime et d’un homme, qu’aucun n’a vu mais que certains ont senti, entendu ou touché. Ils manifestent ce que le philosophe Jan Patočka, lui-même mort en 1977 après un interrogatoire mené par le pouvoir tchécoslovaque, appelle « la solidarité des ébranlés ». Elle « s’édifie dans la persécution et l’incertitude : c’est là son front silencieux, sans réclame et sans éclat, même là où la Force régnante cherche à s’en rendre maître par ces moyens ». La tension, la beauté et l’humour de ce film, entre suspense et road trip, tiennent à ce chemin incertain tracé vers une insatiable volonté de justice, toujours guettée par la tentation de la vengeance, au risque d’alimenter infiniment la haine. Alors, qu’est-ce que (se) faire justice ? Peut-on vraiment croire à la rédemption et aux regrets ? Comment ne pas trahir son humanité ? Patočka croyait, lui, à la possibilité d’aimer même de « ceux qui nous haïssent » et de mettre ainsi un arrêt au cycle de la violence. Mais jusqu’où iront ces éprouvés ?