Entretien

Et la disruption fit irruption dans la BD...

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Gaston, l’inventeur qui obéit à son biorythme plutôt qu’à la cadence, grippe les processus structurés de l’entreprise. Incarnation de la liberté du travail vivant, de la poésie du bricolage et de la grâce inventive du pas de côté, c’est un personnage de BD qui sort des cases.

Vous avez consacré une partie de votre vie intellectuelle à analyser la manière de travailler dans l’entreprise ; diriez-vous que toute entreprise a son « Gaston » ?

Pierre-Yves Gomez -  Oh, non ! n’importe quelle entreprise se débarrasserait au plus vite d’un tel « phénomène » ! Cela dit, le lecteur ne connaît pas toute la zone de compétences de Gaston ; j’imagine qu’entre les planches, il doit quand même travailler et être un peu utile à la maison d’édition de Monsieur Dupuis ; sinon, il ne ferait pas partie du personnel.

Pourquoi ? Il est dur à gérer mais il est créatif…

P.-Y. G. - Au fond, et si l’on met de côté les catastrophes qu’il provoque, il travaille beaucoup à inventer des machineries. Mais il le fait à son rythme lent, avec ses talents et ses objectifs propres. Les entreprises n’aiment pas les « Gaston » parce qu’elles n’aiment pas le travail vivant : elles favorisent plutôt le travail mort, c’est-à-dire celui qui est organisé par la machine qui produit et qui incorpore le travail vivant. Et pour elles, les personnes trop subjectives et qui ne s’intègrent pas dans une logique collective sont insupportables parce qu’elles sont ingérables. Même si les entreprises d’aujourd’hui cherchent à trouver des modèles d’organisation qui donnent plus de place au travail vivant. Dans son genre, Gaston était en avance sur son temps ; il était très 2010 en 1970 ! Pour le dire autrement, Gaston incarne l’émergence du vivant insaisissable dans les processus très structurés de l’entreprise. Il a le grain de folie active de l’inventeur perpétuel qui obéit à son biorythme plutôt qu’à la cadence. Il illustre le travail vivant que décrivait Marx, selon lequel un être humain s’épanouit en tant que travailleur qui produit du sens. En le relisant je ne le sens pourtant pas daté soixante-huitard ou baba cool parce qu’il n’a pas de prétention politique. Il est assurément écologiste, mais de cette écologie innocente qui cherche le bien-être, la vie simple. Il n’y a pas chez Franquin une dénonciation du capitalisme, ni une critique sociale implicite. Gaston vit toujours, si l’on peut dire, dans l’imaginaire du capitalisme heureux, où les entrepreneurs restent bonasses, façon Dupuis et De Mesmaeker. Malgré les désastres qu’il provoque, il reste membre d’une communauté de travail, dont il déborde par ses inventions et sa folie. Laquelle, c’est notable, n’est pas une folie destructrice du travail : Gaston n’est pas un saboteur. Et il n’est pas non plus un fainéant, même s’il fuit le travail quand il interrompt son rythme physiologique qui a un grand besoin de siestes répétées. C’est d’ailleurs tout le paradoxe de cette BD, puisque dans la rédaction de Spirou à laquelle il appartient, il est le seul que l’on voie travailler, inventer, parfaire, même s’il échoue toujours au final. Au bout du compte, son travail principal et décisif c’est de faire en sorte que cette BD existe, parce que sans ses blagues et ses inventions, elle ne serait pas. N’est-ce pas symbolique de la demande actuelle de plus de liberté dans le travail ? Gaston est du côté des créateurs, des inventeurs qui méprisent l’ordre managérial et financier et qui produisent une économie nouvelle par des activités disruptives, comme celle plutôt originale qui consiste à produire le contenu d’une BD à succès à partir d’une répétition d’échecs.

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