Cinéma
“Pillion” : les possédés, version BDSM
Harry Melling et Alexander Skarsgård dans “Pillion”, de Harry Lighton. © Chris Harris
Cette semaine, Cédric Enjalbert s’est enthousiasmé pour Pillion, long-métrage de Harry Lighton actuellement en salles. Une romance homosexuelle aussi originale qu’intelligente (et très drôle !), qui questionne le paradoxe fondamental de l’amour : on désire posséder l’autre, mais ce faisant, on détruit ce qu’on estime le plus chez lui – sa liberté.
Au pied !
« Ceci n’est pas un film sur les grosses motos ! Pas que… Car si tout se passe chez des motards anglais en blouson de cuir, c’est bien d’amour qu’il s’agit, et des détours qu’il prend quand il ne s’exprime pas selon les simples conventions. En l’occurrence, quand aimer va de pair avec dominer, et la tendresse avec la brutalité. Lorsque Colin (Harry Melling), jeune chanteur du genre introverti, rencontre Ray (Alexander Skarsgård), un quadra bâti comme une armoire à glace, il trouve vite sa place : à ses pieds ! Autorisé à dormir à ses côtés mais seulement sur la moquette, ce bienheureux petit soumis fait les courses et prépare les repas, se rase la tête pour le bon plaisir de son ami et, plus généralement, lui obéit au doigt et à l’œil.
L’amour, ce discours sur la servitude volontaire
Avec ce premier long-métrage, lauréat du prix du meilleur scénario “Un certain regard” au Festival de Cannes, le réalisateur Harry Lighton renouvelle les codes de la romance queer. Car les scènes crues – d’initiation au BDSM et de lutte en chambre – ne manquent pas, mais elles sont tournées avec humour. Le réalisateur souligne surtout la manière dont les amants adoptent des rôles, qu’ils “performent” et dont ils peuvent s’écarter. Quand Colin aspire à davantage de romantisme, il demande à son amant de changer et de sortir de son rôle. Mais il prend alors le risque d’écorner l’objet fantasmé de son désir, en se renouant avec une forme de “norme” romantique. Avec une logique toute hégélienne, le cinéaste montre finalement que, dans ce rapport entre “maître“ et ”esclave”, savoir qui possède qui est loin d’être évident. Il met en scène les ressorts et les mystères de cette universelle servitude volontaire que l’on appelle amour.
Le paradoxe du désir
Je n’ai d’ailleurs cessé de penser, entre deux scènes bien montées, à ce célèbre et magnifique passage de L’Être et le Néant, dans lequel Jean-Paul Sartre s’arrête sur le paradoxe de l’amour, qui veut que les amants désirent conserver ce qu’ils aiment, le posséder, mais, ce faisant, détruisent aussi ce qu’ils estiment le plus chez leur âme sœur : la liberté !
“Celui qui veut être aimé ne désire pas l’asservissement de l’être aimé. Il ne tient pas à devenir l’objet d’une passion débordante et mécanique. Il ne veut pas posséder un automatisme, et si on veut l’humilier, il suffit de lui représenter la passion de l’aimé comme le résultat d’un déterminisme psychologique : l’amant se sentira dévalorisé dans son amour et dans son être. […] Ainsi l’amant ne désire-t-il pas posséder l’aimé comme on possède une chose ; il réclame un type spécial d’appropriation. Il veut posséder une liberté comme liberté”
Jean-Paul Sartre, L’Être et le Néant (1943)
Est-ce alors que la possession rejoint la folie ? »
Pillion, film américain de Harry Lighton. Avec Alexander Skarsgård, Harry Melling... Actuellement en salles.
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