La lettre du lundi

Et vous, avez-vous identifié votre lieu propre ?

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Et vous, avez-vous identifié votre lieu propre ?

© Pramod Tiwari/Unsplash

« Vous est-il déjà arrivé de sentir qu’un lieu – une place, un chemin, le pont d’une grande ville ou le grenier d’une vieille maison – entrait en résonance profonde avec ce que vous êtes ? Comme s’il vous attendait depuis toujours et qu’il recelait une promesse de bonheur ? Nous autres Modernes, qui avons vidé l’espace de ses qualités, avons du mal à accueillir de telles expériences. C’est pourtant ce qu’Aristote permet de penser avec son idée d’un “lieu propre”.

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Ce week-end, de passage à Bruxelles pour fêter l’anniversaire de ma mère, je suis retourné avec elle et ma fille sur les lieux de mon enfance. J’ai eu la chance de grandir dans une commune un peu excentrée de la capitale qui regorge de vieilles maisons dans des rues boisées aux noms enchanteurs, de la Petite-Espinette à la Drève Pittoresque. En passant devant la maison où j’ai grandi, que mes parents ont quittée depuis longtemps pour le centre-ville, j’ai montré à ma fille la fenêtre de ma chambre, où j’entendais les ânes et les poules le matin, mais aussi, en contrebas, le club de football où je jouais toutes les semaines, sur un terrain en pente mal dégrossi qui portait le nom du ruisseau longeant la route pavée, le Verrewinkel… Alors même que tout a été redessiné pour faire place à de riches immeubles ultramodernes destinés aux fonctionnaires européens, ces ruelles n’ont pas perdu leur poésie. Et les traversant avec émotion, j’ai compris que la fréquentation de ce lieu s’était durablement imprimée en moi. Si j’ai ressenti le besoin impérieux, après avoir vécu à Paris pendant vingt ans, de m’extraire de la grande ville, au moment du Covid, pour m’installer en Seine-et-Marne, entre la forêt de Fontainebleau et la Seine, c’est peut-être que cette attache initiale fait partie de moi. Comme un appel de la forêt en deçà de mon attrait plus intellectuel, plus culturel, plus politique aussi, pour l’urbanité des grandes villes.

Comment nommer cette empreinte spatiale ? Nous autres Modernes, enfants de la révolution scientifique initiée par Copernic, Galilée et Newton, nous tendons à penser que l’espace est indifférent aux corps qui s’y meuvent. Si la pomme tombe de l’arbre, c’est en vertu d’une loi, celle de l’attraction, qui est la même pour tous. Cette loi, externe aux corps, décide de la place qu’ils occupent, en les “attirant” du dehors d’eux-mêmes. Pour Aristote, au contraire, si la pomme tombe, c’est qu’elle veut rejoindre la terre, qui est son “lieu propre”, comme d’autres corps aspirent au contraire à s’élever vers le ciel. La gauche et la droite, le haut et le bas… mais j’ajouterais aussi bien la ville et la campagne, ne sont pas des données spatiales relatives. “Le haut n’est pas un lieu quelconque ; c’est le lieu où se dirige le feu, et en général les corps légers. Le bas n’est pas davantage arbitraire, et c’est le lieu où se dirigent tous les corps qui ont de la pesanteur, et qui sont composés de terre. Par conséquent, ces éléments ne diffèrent pas seulement par leur position; ils diffèrent encore par leur propriété et leur puissance” (Physique, IV, §3). Aristote articule ainsi très étroitement la place que les choses occupent dans l’espace et leurs propriétés ou leur puissance intrinsèque. Tout ce qui est occupe un lieu – c’est une évidence. Mais il faut distinguer le “lieu commun”, qu’occupent tous les corps, du lieu “propre”, qui correspond aux propriétés spécifiques de chacun d’eux. “Chaque corps est porté ou demeure dans les lieux qui lui sont propres”, répète le philosophe. L’espace qui abrite les êtres et les choses n’est pas une qualité extrinsèque – comme habiter en Belgique ou en France, à la ville ou à la campagne, en restant le même. Il a une qualité et une consistance propres qu’il leur communique. “Il s’agit, souligne Rémi Brague, qui fait une lecture très fine de la théorie du lieu propre d’Aristote, de montrer qu’il existe quelque chose comme le lieu, que le lieu possède une consistance bien à lui, puisqu’il ne se confond pas avec ce dont il est le lieu” (Aristote et la question du monde, Éditions du Cerf, p. 279).

Comment définit-on le “lieu propre” d’une chose ? Contrairement à ce qu’on pourrait croire, ce n’est pas une donnée naturelle ou biologique ; au contraire, elle est liée à l’usage, à la praxis. Prenant l’exemple d’un crayon, Aristote fait ainsi valoir qu’on peut le considérer comme un corps purement physique (soma) qui m’échappe des mains et tombe par terre… ou comme une “affaire” (pragma) qui déploie, entre mes mains, à la verticale, l’activité d’écrire à laquelle il est destiné. C’est en remplissant sa fonction, son usage propre, que le crayon rejoint son lieu. Qu’en est-il pour les êtres humains ? Pour caractériser le “lieu propre” d’un homme, Aristote s’adresse directement, personnellement (c’est rare dans la Physique !) à l’auditeur de son cours. “Tu es sur terre, lui explique-t-il, parce que tu es dans ce lieu-ci qui n’enveloppe rien de plus que toi.” Cette adresse personnelle répond au fait que l’homme est le seul être dont le lieu propre ne soit pas lié à une fonction, mais à son identité singulière – celle d’un sujet, “toi”, qui est interpellé par les autres dans le lieu qu’il occupe. “Le lieu propre n’est pas pensable, commente Rémi Brague, sans une expérience implicite de ma présence dans le monde.” C’est ainsi, en tout cas, interpellé par ma fille et ma mère, que j’ai pris conscience ce week-end que j’avais sans doute, incrusté en moi, en deçà de mon cosmopolitisme déclaré, un lieu propre clandestin. Et vous, avez-vous identifié le vôtre ? »