Les classiques éclairent le présent
Et vous, êtes-vous plutôt épuisé ou fatigué ? Réponse avec Deleuze et Beckett
© Kostiantyn Trundaiev/unsplash
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Vous n’avez pas arrêté de toute la journée, multipliant les tâches professionnelles et les rendez-vous les uns après les autres, avant de prendre les transports, faire les courses, préparer le repas. En vous asseyant, enfin, le soir, à la table de la cuisine, vous vous sentez… épuisé ? Erreur, ce n’est que de la fatigue, selon le philosophe Gilles Deleuze qui s’inspire ici de la lecture du dramaturge Samuel Beckett. On vous explique la différence.
Qui a déjà vu, ou lu, une pièce de Samuel Beckett, a pu être frappé par quelque chose de paradoxal. Les personnages sont des loques, parfois presque dénuées de conscience de soi et de capacité de mouvement, mais ils s’activent pour un rien. Dans Oh les beaux jours (1961), par exemple, on est étonné de la vitalité excessive de Winnie, vieille dame encastrée jusqu’au cou dans une protubérance du sol, qui parle sans se fatiguer à celui qui est peut-être le pire interlocuteur possible, Willie, un homme qui ne comprend plus rien, dort ou beugle entre deux propos incohérents. Dans le court texte que Gilles Deleuze a consacré à Beckett, intitulé « L’Épuisé » – publié en postface au volume de Beckett, Quad et autres textes pour la télévision, paru aux Éditions de Minuit en 1992 –, le philosophe se saisit de cette scène pour penser la différence entre la fatigue et l’épuisement. Ce mélange bizarre d’effervescence et d’apathie, vient, pour Deleuze, de ce que les personnages de Beckett ne sont précisément pas fatigués mais épuisés. Quelle différence ? L’épuisement n’est pas une grande fatigue mais l’inverse de la fatigue. L’opposé de la fatigue n’est pas la vigueur, mais l’épuisement, les deux constituant un rapport très différent au possible.