La lettre du lundi
Et vous, que faites-vous de la “bande passante” de votre vie ?
© brightstars/iStockphoto
« C’est une formule avancée par l’ancienne ministre de l’Éducation nationale, Najat Vallaud-Belkacem, à propos des écrans. Nous leur consacrons tellement de temps et d’attention, dit-elle, que nous risquons d’y laisser “la bande passante de notre vie”. Depuis que j’ai entendu cette expression, prononcée pour le livre de débats que nous venons de publier entre Vallaud-Belkacem, la linguiste Julie Neveux et l’anthropologue David Le Breton, Les écrans contre la parole (Philosophie magazine Éditeur, 2024), elle m’est restée à l’esprit comme porteuse d’une vérité énigmatique, lumineuse et mystérieuse à la fois.
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Une bonne conversation, à mes yeux, est une discussion où les protagonistes, alors même qu’ils sont en désaccord sur l’essentiel, sont capables d’emporter l’adhésion de ceux à qui ils s’adressent. Chez les auditeurs, cela produit l’impression étrange que l’état de la conversation elle-même, à mesure qu’elle avance, fait accoucher les interlocuteurs de leurs propres idées. C’est en tout cas le sentiment que le journaliste Karim Rissouli et moi-même avons ressenti lorsque, pour le deuxième opus de la collection que nous venons d’initier entre Philosophie magazine Éditeur et l’émission C ce soir sur la chaîne France 5, nous avons été témoins de ce dialogue entre Najat Vallaud-Belkacem, David Le Breton et Julie Neveux.
La métaphore de la “bande passante” avancée par l’ancienne ministre à propos des écrans s’inscrit bien dans ce dispositif conversationnel. Vallaud-Belkacem se trouvait entre deux interlocuteurs aux positions les plus divergentes. D’un côté, l’anthropologue David Le Breton qui s’inquiète de la menace que les écrans font peser sur la parole : quand, à la terrasse de nos cafés comme sur la table de nos réunions ou aux dîners de famille, le smartphone, même quand il n’est pas utilisé, est systématiquement posé entre les interlocuteurs, comme pour leur signifier que leur échange est en droit soumis à une interruption – volontaire ou involontaire – venue du dehors, c’est la possibilité même de la conversation, en face-à-face, de visage à visage, qui est selon lui menacée. Sur l’autre “rive”, la linguiste Julie Neveux soutient pour sa part que le smartphone nous offre la possibilité d’une conversation infinie et renouvelée, dans ses usages autant que dans sa grammaire. Loin de la disparition de la conversation, les écrans sont le tremplin d’un nouvel âge de la parole auquel il faut donner sa chance.
Comment faire place à la pertinence de ces deux jugements opposés, “technophobe” et “technophile” ? C’est ce que Najat Vallaud-Belkacem a tenté, en faisant droit d’abord au sentiment d’aliénation ou de servitude volontaire qu’elle éprouve personnellement dans son usage compulsif du téléphone. Et en mettant sur la table, ensuite, des mesures de sevrage ou de sobriété collective et imposée, au moins pour les jeunes, dans les écoles. C’est le sens, balancé, de la très belle métaphore qu’elle a alors utilisée. “Compte tenu de leur omniprésence, ce n’est pas ce qu’on fait sur les écrans qui compte, c’est le temps qu’on y passe, affirme-t-elle. Un temps tellement important que c’est la bande passante de notre vie qu’on y laisse.” Qu’est-ce qu’une “bande passante” ? Dans le numérique, ce terme désigne le débit d’un réseau, la quantité d’informations qui peut être transmise sur une voie de transmission et qui s’exprime en bits ou en octets/seconde. Ce débit peut être mesuré, indiquant la qualité et les performances de votre accès à Internet, dorénavant à “haut débit”. Vous pouvez d’ailleurs tester, en quelques clics via des applications ou immédiatement sur une simple page web, la qualité de votre bande passante, matérialisée par une sorte de sismographe qui vous indiquera le “débit descendant” (download) et le “débit ascendant” (upload) de la connexion offerte par votre abonnement.
Que signifie l’usage métaphorique du terme ? Scotchés du matin au soir sur nos téléphones, nous sommes peut-être en train de sacrifier notre présence charnelle aux êtres et au monde qui nous entourent, nous alerte Vallaud-Belkacem. Or, pour dénoncer l’emprise de la technologie numérique, elle recourt à son tour à une image et à un vocabulaire empruntés à cette même technologie qu’elle dénonce. Étrange circularité. Est-ce le signe que notre vie est tellement colonisée par la technologie que nous ne pouvons plus la concevoir autrement que comme un circuit d’informations dont il faut mesurer le débit ? Ou est-ce au contraire une tentative de retourner contre la technologie sa propre magie en faisant de la vie, de la vraie vie, sans ou à distance des écrans, la seule véritable “information” dont nous devons préserver la qualité et le débit ? Peut-être faut-il tenir ensemble ces deux idées contraires ? Peut-être est-ce ainsi que l’on fera avancer la pensée des écrans ? Et vous, où est la bande passante de votre vie ? Comment la mesurez-vous ? Combien de paquets de données transmet-elle à chaque instant ? Pour y répondre, je vous invite à vous plonger dans cette belle conversation sur les écrans ! »