Enquête
Écran total : le smartphone, nouvelle addiction des seniors
©Simon Bailly pour PM
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Cet article est issu du numéro 199 de Philosophie magazine « À qui appartient mon temps ? », en kiosque le 29 avril 2026. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Et si les seniors étaient plus accro à leurs smartphones que les jeunes ? À mesure que les écrans envahissent leur quotidien, les personnes âgées découvrent un monde qui promet le lien… tout en fabriquant de la solitude.
« J’en suis esclave. C’est comme du crack ! » vitupérait Fabrice Luchini au micro de France Inter, yeux écarquillés, brandissant fébrilement son portable. L’acteur de 74 ans n’est pas le seul à déplorer cette addiction : selon l’enquête Ifop « Les Français et l’addiction au numérique » parue en 2024, 40 % des personnes âgées de plus de 65 ans se disent dépendantes de leur smartphone. Luchini appartient en l’occurrence à la catégorie que l’essayiste américain Marc Prensky (1946-2025) nomme les « digital immigrants », qui ont vécu la plus grande partie de leur existence sans les ordinateurs, par opposition aux « digital natives », nés dans les années 1980-1990, qui ont grandi au milieu d’un Internet certes balbutiant, mais en pleine expansion – et pour qui le numérique est comme une « langue maternelle ».
Quand Prensky théorise ces concepts en 2001, dans un article paru dans la revue On the Horizon, il considère les « migrants digitaux » comme les étrangers de l’Internet. Socialement perçus comme les dépositaires de l’ancien monde, ces représentants du « patrimoine » sont, à ses yeux, quasi condamnés à être exclus de la grande course au numérique. En 2011, dix ans après l’article de Prensky, le philosophe Michel Serres faisait lui aussi le portrait contrasté de deux humanités : d’un côté, les anciens un peu à la traîne, de l’autre, les « petites poucettes » et « petits poucets », nés dans un monde où il suffit de faire un mouvement de bas en haut avec son pouce pour faire dérouler le contenu bigarré et hétéroclite d’un univers virtuel sans limite. Selon Serres, « petite poucette […] n’a plus le même corps, la même espérance de vie, ne communique plus de la même façon, ne perçoit plus le même monde, ne vit plus dans la même nature, n’habite plus le même espace ». Dès lors, concluait-il, une « crevasse », « large et évidente », séparait irrémédiablement ces générations.
Mais en 2026, ce constat est en partie obsolète, le fossé générationnel tendant franchement à se combler. Tout comme Luchini, ceux qui ne sont pas tombés dans le chaudron digital à la naissance ont fini par y plonger : toujours selon l’enquête de l’Ifop, 87 % des personnes de plus de 65 ans possèdent désormais un smartphone (92 % chez les 18-24 ans et les 50-64 ans). Ce grand bond a été amorcé pendant l’épidémie de Covid où la proportion d’internautes de 60 à 69 ans a atteint 93 %. Les seniors sont eux aussi devenus des « petits poucettes ». Comment cette génération a-t-elle vécu son immersion soudaine dans le monde des réseaux sociaux ? En quoi Internet a-t-il bouleversé non seulement leur quotidien mais plus largement l’image que l’on se fait de la vieillesse ?
La grande mise à jour
Chez les retraités, comme pour le reste du monde, l’usage d’Internet a d’abord été une grande promesse : celle de pouvoir communiquer facilement avec sa famille et plus largement d’être reliés au reste du monde. Ce n’est donc pas un hasard si le grand boom de la connexion des seniors est apparu pendant les années Covid. La retraite de Bernard, 68 ans, a justement coïncidé avec le premier confinement, ce qui l’a poussé à s’inscrire sur les réseaux sociaux : « C’est à cette période que je me suis inscrit sur LinkedIn, ce qui peut sembler paradoxal, car je n’en avais pas besoin quand j’étais actif. J’anime depuis la page des anciens membres de mon entreprise. Je vais aussi très souvent sur WhatsApp, pour rester en contact avec mes proches, et sur Instagram, pour le plaisir et les pics de dopamine. Mon temps d’écran sur smartphone est d’environ trois heures par jour… Sans compter l’ordinateur et la télévision. » Ancien ingénieur, Bernard appartient à la catégorie des retraités ultra-connectés : « Je me tiens au courant des évolutions numériques autour de l’intelligence artificielle [IA] que j’utilise souvent, notamment parce que j’adore les arts graphiques et que je suis fasciné par les images animées de synthèse », s’enthousiasme-t-il.