La lettre du vendredi

Être et avoir la crève

Temps de lecture : 4 min

Être et avoir la crève

© Diana Polekhina/Unsplash

« Depuis une semaine, j’ai la tête dans un étau, la voix de Dark Vador, des mouchoirs partout dans ma chambre et je tousse comme une locomotive à vapeur. J’ai la crève, et je n’en peux plus. Pourquoi cette maladie bénigne me paraît-elle insupportable ?

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Drôle d’expression, “avoir la crève”. Et dramatique, certainement ! Après quelques recherches en ligne, je n’en retrouve pas l’origine précise mais il semblerait qu’elle renvoie à la grippe espagnole, qui faisait, elle, bel et bien crever les personnes atteintes. Comme on dit “je crève la faim” quand on a juste “un petit creux” (“crever” et “trouer” : deux manières de dépeindre un abîme qui se forme en soi), on s’est mis à dire “j’ai la crève” sans risque de trépasser, comme si le mot s’était peu à peu vidé de son sens. Il se trouve qu’il y a un mois, j’étais déjà malade, une grippe cette fois – ou le Covid, malgré un test négatif – et que j’ai replongé après avoir fêté les cent ans de ma chère École de journalisme de Lille, le week-end dernier. Toute joie a un prix.

Pourquoi m’épancher ici sur mon gros rhume ? Car cet état diminué me rend, comme bon nombre de gens je crois, très triste. Le rhume me déprime. Je suis pourtant assez fonctionnelle, j’arrive à télétravailler, je communique avec mes amis, je fais mes courses – emmitouflée dans quinze couches en pilou – je range, je lave et j’essuie, bref, la vie n’est pas si différente de mon quotidien le plus ordinaire. Mais l’état vaseux dans lequel le coup de froid me plonge semble amoindrir mes synapses à tous points de vue. Je vois la vie en noir, j’ai envie de pleurer, tout me paraît vain. J’ai le sentiment d’affronter une épreuve alors qu’il me suffit de rester chez moi et de me moucher. J’ai bien conscience que le décalage entre les deux états, physiques et mentaux, est risible.

“Un rhume soigné dure deux semaines ; un rhume pas soigné dure quinze jours”, me disaient mes parents médecins à chaque fois que je me mettais à éternuer plus que de raison. Il y a sans doute, dans la banale rhinopharyngite, l’humiliation de ne pouvoir rien faire qu’attendre et gober quelques Doliprane – trois par jour, selon les indications. Pendant une “vraie” maladie, ou ne serait-ce qu’une angine, on consulte, on joue du thermomètre, on avale des médicaments qui chamboulent notre corps. On agit. Dans un autre registre, après une opération, on prend soin de ses points de suture, on découvre quelque chose de nouveau à propos de notre corps. On le voit se transformer, on s’émerveille de sa résilience. Le rhume, c’est Sisyphe qui serait sommé d’apporter un caillou en haut de la montagne plutôt qu'un énorme rocher. C’est l’absurde fait maladie.

La guérison d’un rhume, inévitable, n’a rien d’héroïque non plus. À aucun moment n’a-t-on eu peur de “crever” ni d’en baver. On ne se félicite de rien quand c’est fini, personne autour de nous n’est soulagé. Les penseurs ont tendance à envisager la maladie sur le mode majeur, une aventure de la vie dont nous ne pourrions sortir que métamorphosés. Même Virginia Woolf, dans son petit livre Sur le fait d’être malade, me semble en faire un peu trop sur cet état qu’est le rhume : “Considérez combien la maladie est commune, combien elle apporte de changements spirituels […] Les mots semblent posséder une qualité mystique […] Couché sur le dos, nous découvrons, choqués, que le ciel est tout autre chose que ce que nous croyions.” Je ne sais pas si ce texte trahit les effets secondaires du grog, mais je prendrais bien la même chose qu’elle.

Toute atteinte à la santé serait une petite mort et toute guérison une renaissance. Sans doute est-ce vrai pour les maladies graves, potentiellement mortelles, dont je n’ai heureusement jamais eu à m’occuper. Mais je peine à trouver une quelconque vertu dans le fait d’avoir les sinus obstrués et la gorge qui gratouille. À moins que la leçon à tirer de cet état ne soit plus prosaïque ? Dans son livre Le Normal et le Pathologique, Georges Canguilhem livre une définition très intéressante – car contre-intuitive – de la santé : “Être en bonne santé, c’est pouvoir tomber malade et s’en relever. C’est un luxe biologique.” La santé n’est pas un état fixe, qui répondrait à des normes objectives, c’est une aptitude du corps à répondre à son environnement et à faire face à l’adversité. Je me raccroche à cette idée pour combattre ma déprime : sans le savoir, je suis une privilégiée. Compagnons de galère, cessons de gémir : nos glaires valent de l’or ! »