Entretien
Philippe Huneman : “Définir la maladie est quelque chose de très compliqué si l’on veut rester rigoureux”
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« Porteur sain », « cas contact », « épidémie »… Par temps de Covid, nous voilà soudainement confrontés à ces notions, partout, tout le temps et dans tous les contextes. Mais sont-elles toujours employées à bon escient ? Le directeur de recherche Philippe Huneman met les points sur les « i » et nous apprend l’essentiel – à savoir, comment bien manier quelques termes de base en médecine et en épidémiologie. Et pour commencer : qu’est-ce même qu’une maladie ?
Sommes-nous bien certains de savoir ce qu’est un « cas » de Covid ? Une personne contaminée ou une personne malade ?
Philippe Huneman : Il y a en effet une équivoque. De façon absolument générale, il faut distinguer ce que signifie un cas du point de vue épidémiologique et un cas du point de vue clinique. Pour l’épidémiologiste, qui ne s’intéresse pas à l’individu mais à la transmission d’un virus à des populations entières, aux dynamiques de diffusion, le cas est uniquement considéré en fonction de la probabilité de la transmission de la maladie. Donc la question des symptômes n’a pas d’importance : cela ne change rien que le cas soit symptomatique ou asymptomatique. Mais du point de vue clinique, c’est différent. C’est la maladie qui est intéressante, et il faut qu’elle soit manifeste pour pouvoir être traitée ; il faut des symptômes, toujours inconfortables, qui constituent des raisons d’appeler le médecin.
Sait-on, d’ailleurs, définir strictement ce que signifie être malade ?
Dans les années 1970, de nombreux philosophes ont essayé de définir ce que sont la maladie et la santé. Résultat de leurs recherches : ce n’est pas du tout évident ! Définir la maladie est quelque chose de très compliqué si l’on veut rester rigoureux. Beaucoup insistent sur l’importance majeure de la composante sociale. Le philosophe Jerome C. Wakefield [professeur américain qui fut l’élève de John Searle et Michel Foucault] a proposé une définition simple de la maladie : « a harmful dysfunction », « un dysfonctionnement préjudiciable », qui lèse l’individu d’une manière ou d’une autre. C’est la différence entre la grossesse, handicapante mais fonctionnelle, les orteils fusionnés ou le coeur à droite – situations dysfonctionnelles mais inoffensives –, et la pneumonie ou l’anémie, qui sont d’authentiques maladies car effectivement dysfonctionelles et handicapantes. Si la dysfonction est biologiquement caractérisable, le préjudice, lui, est le plus souvent social. Pensons par exemple à la myopie ou au vertige : ils ne lèsent que dans certaines conditions sociales, comme face à l’indisponibilité de lunettes, ou si nous exerçons un métier spécifique. Cette définition a été contestée par des philosophes tels que Christopher Boorse, qui rejette la dimension sociale, ou par d’autres comme Ron Amundson, qui conteste l’idée que la dysfonction soit un fait biologique. Mais puisque ce qui compte pour un médecin est de pouvoir reconnaître qui est malade et qui ne l’est pas, la reconnaissance de symptômes suffit – même en l’absence de concept général de maladie.