La lettre du vendredi

Face à Trump, le bruit du silence

Temps de lecture : 4 min

Face à Trump, le bruit du silence

Le président des États-Unis Donald Trump (de dos, au centre). © Allison Robbert/AFP

« Vous entendez ? Non ? Moi non plus. Depuis l’élection de Donald Trump et les mesures infâmes qu’il a prises, on peine à entendre des voix puissantes qui s’élèvent contre sa politique et celle menée par Musk et Vance. Élus, patrons, artistes... Pourquoi tant de gens restent-ils silencieux ?

➤ Vous lisez actuellement la Lettre de la rédaction de Philosophie magazine. Pour la recevoir directement dans votre boîte mail, abonnez-vous ! Cette newsletter est quotidienne et gratuite.

Pas de manifestation monstre au Lincoln Memorial, pas de bannières hissées dans les facultés, pas de discours aux Oscars, pas d’intervention d’anciens présidents, même pas un petit hashtag sur les réseaux sociaux... À quelques exceptions près (citons l’actrice Hunter Schafer, qui a dénoncé la transphobie de la nouvelle administration, certains musiciens classiques, tels Renée Fleming, ou de rares élus démocrates, comme Cory Booker), une certaine apathie semble gagner les États-Unis – au moment même où le pays implose. Au risque de paraître moralisatrice, moi qui suis bien installée à mon bureau dans un pays qui n’est pas encore complètement en feu, je me demande pourquoi les opposants à Donald Trump ne font pas plus de bruit. Que les patrons de la Silicon Valley “aillent à la soupe”, on ne saurait s’en étonner. Mais les autres ? Les objecteurs de conscience ? Les anciens élus ? Les influenceurs ? Tous ceux qui n’ont pas voté pour lui ? Is there anybody out there?

Il y a mille raisons de garder le silence. La peur, la flemme, la prudence, la sidération, la modestie, la lâcheté, la certitude que ce sera inefficace, voire la stratégie du retrait (à l’instar du conseiller démocrate James Carville). Le sentiment que “ce n’est pas à moi de parler”, ou pas seul(e), ou pas comme ça. La sagesse populaire, pourtant peu avare de mots, a tendance à valoriser le silence : “Le silence est d’or, la parole est d’argent”, dit-on. Plutôt que de dire une bêtise, mieux vaudrait se taire. Il est en effet des circonstances où, pour se protéger, ou pour protéger d’autres personnes, on fait davantage confiance au silence. C’est légitime. Parfois aussi, il s’agit de respecter plus directement le langage : on craint de ne pas trouver la bonne formule, d’user de maladresses (littéralement, de “mal s’adresser”), et l’on se ravise. De même à l’écrit. Les doigts tapotent sur le clavier, hésitent, corrigent, effacent. Et la vie reprend sans bruit.

“Chaque parole a des retentissements. Chaque silence aussi”, écrit Sartre dans Situations II (1948). Sartre livre sa définition de l’écrivain engagé, un intellectuel à qui l’indifférence serait interdite. Ce qui me paraît le plus remarquable dans ce texte, c’est qu’il articule l’idée de responsabilité à la question du temps. “Nous ne voulons rien manquer de notre temps ; peut-être en est-il de plus beaux, mais c’est le nôtre”, écrit-il. L’écrivain, “en situation dans son époque”, ne doit pas regarder trop loin derrière ni trop loin devant. “C’est l’avenir de notre époque qui doit faire l’objet de nos soins : un avenir limité qui s’en distingue à peine – car une époque comme un homme, c’est d’abord un avenir.” Un avenir proche, donc, auquel nous sommes liés comme un fil de laine à la toile du canevas. Un temps que nous façonnons chaque jour : “Nous agissons sur notre temps par notre existence même.”

Le problème ne serait pas de savoir si parler, ou pourquoi parler, mais quand parler. Y a-t-il un bon moment pour dire ce que l’on a à dire ? Car nul doute que des millions d’Américains ont des choses à dire. La question dépasse évidemment celle du péril fasciste. Pensons à d’autres thématiques, plus intimes. Depuis #MeToo, on observe un extraordinaire mouvement de libération de la parole des victimes de violences sexuelles. Ce phénomène est permis, en miroir, par une libération de l’écoute : on sait que désormais, nos paroles ne se perdent plus totalement dans le vide ou ne nous reviennent pas, seules, en pleine face. Pourquoi ce qui est possible maintenant ne l’était-il pas hier ? Pourquoi ce temps-ci n’est-il pas ce temps-là, un temps que l’on a pourtant connu ? Mystère du déploiement historique, qui fait que seul le temps – un temps certes façonné par des êtres, mais un temps tout de même – a rendu possible le changement.

Se taire, c’est souvent croire qu’il y a un bon moment pour parler. Sentiment compréhensible, mais insatisfaisant : il faudrait que la parole coïncide en tout point avec ce que l’on a à dire (les mots comme exacts reflets de la réalité) et s’accorde, en plus, avec ce que les autres sont prêts à entendre (les mots comme parfaits outils de communication). Un tel moment, je crois, ne peut jamais arriver. Ce que je lis en creux, dans ce texte de Sartre, ce n’est pas la prétention d’un homme à parler doctement à la place des autres. L’intellectuel n’est pas un ventriloque mieux-disant. Il me semble que Sartre défend au contraire le risque de parler un peu plus tôt que les autres, donc plus mal, plus inexactement, avec la certitude que dans tous les cas, “on ne peut pas tirer son épingle du jeu”. Parler, c’est toujours faire le deuil de quelque chose, et d’abord d’une certaine idée de soi. Mais quand bien même l’avenir serait infernal, il reste utile de penser que “nous ne voulons point en avoir d’autre”. »