Approches du réel : ce qu’en diraient les classiques
Fallait-il tuer Ben Laden ?
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Cet article est issu du numéro 50 de Philosophie magazine « 50 - juin 2011 », en kiosque le 25 mai 2011. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
#01 Une frappe efficace
selon Nicolas Machiavel, il y a cinq cents ans ans
Dans la nuit du 30 avril, quelques dizaines d’hommes s’introduisent dans la résidence fortifiée d’Oussama Ben Laden, à Abbottabad, au Pakistan. Combats violents. Peu après, les Navy Seals, forces spéciales américaines, ressortent et embarquent la dépouille du terroriste. Machiavel aurait applaudi, car les stratèges de l’armée américaine suivent à la lettre les préceptes du Prince. Le chef politique avisé doit en effet, selon le Florentin, « exécuter tout d’un coup toutes les cruautés qu’il doit commettre, pour qu’il n’ait pas à y revenir tous les jours, et qu’il puisse, en évitant de les renouveler, rassurer les esprits et les gagner par des bienfaits ». Mais pourquoi employer la violence ? « Les hommes doivent être ou caressés ou écrasés : ils se vengent des injures légères ; ils ne le peuvent quand elles sont très grandes ; d’où il suit que, quand il s’agit d’offenser un homme, il faut le faire de telle manière qu’on ne puisse redouter sa vengeance. » Sans scrupule, Machiavel ? Bien sûr ! Cependant, le but que poursuit son prince n’est pas la violence en elle-même, mais l’affirmation et le maintien des institutions.
#02 Un nouvel avatar de la légitime défense
selon Hugo Grotius, il y a trois cent quatre-vingt-six ans
On le suspectait d’avoir « des explosifs sur lui » et « il pouvait y avoir des armes dans la pièce ». Ainsi se justifie Eric Holder, Procureur général des États-Unis : il ne faudrait surtout pas prendre l’exécution de Ben Laden pour un assassinat sommaire. Le criminel avait « juré de ne jamais être pris vivant » et la vie des forces spéciales était en danger. L’abattre relevait donc de la « légitime défense nationale ». Curieux concept ! Le juriste Hugo Grotius, dans son Traité du droit de la guerre et de la paix (1625), est le premier à théoriser la légitime défense : « Ce droit de se défendre vient directement et immédiatement du soin même de notre conservation, que la Nature recommande à chacun, et non pas de l’injustice ou du crime de l’agresseur […]. Quand on use véritablement de la défense légitime de soi-même, on n’a pas pour cela intention de tuer. […] On prend ce parti, comme l’unique ressource qui reste pour l’heure, et non comme la première fin que l’on se propose, ainsi que cela a lieu dans le jugement des criminels condamnés à mort. » Grotius stipule cependant que ce droit demeure personnel, qu’il s’applique à des individus placés dans des circonstances exceptionnelles. La « légitime défense nationale », qui entremêle la survie individuelle et la raison d’État, l’aurait sans nul doute intrigué…