Cinéma
“Fanon”, le film : peut-on se désintoxiquer de la violence ?
Alexandre Bouyer interprète Franz Fanon dans le biopic réalisé par Jean-Claude Banny. ©Eurozoom
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Fanon, le magnifique film biographique de Jean-Claude Barny (actuellement en salles), consacré au psychiatre et philosophe anticolonial Frantz Fanon, engagé dans la guerre d’indépendance algérienne, pose une question redoutable : la violence est-elle légitime ? S’il répond par la positive dans son œuvre, le penseur ne l’exerce pas dans sa vie personnelle. Explorons ce paradoxe.
Fanon, le film de Jean-Claude Barny consacré au destin algérien du psychiatre et philosophe anticolonial Frantz Fanon, rencontre un remarquable succès public en dépit d’une distribution restreinte en salles. Au cœur de ce film biographique magnifiquement interprété par Alexandre Bouyer, une énigme : alors que l’auteur des Damnés de la terre (1961) justifiait sans nuances la violence révolutionnaire, l’homme Fanon, le psychiatre, le mari, le militant ou le père, ne semble avoir eu de cesse de la neutraliser. Une tension non résolue qui est l’un des grands mérites de ce long métrage.
Un combat impassible
C’est la scène d’ouverture du film : Frantz Fanon, qui vient d’être nommé chef de service à l’hôpital psychiatrique de Blida-Joinville en Algérie, se présente avec sa femme Josie et ses bagages, après une traversée en voiture des paysages ensoleillés et rocailleux de la campagne algéroise, à sa résidence de fonction, une magnifique demeure coloniale en chaux. Sur le perron, l’intendant qui les accueille s’adresse à Josie sans un regard pour le porteur de valise : « Je suppose que le docteur Fanon arrivera plus tard ? » lui demande-t-il, signalant aux nouveaux venus qu’il n’est pensable pour personne, ici, qu’un « nègre », comme les colons les appellent, soit docteur, en charge de la santé mentale de la ville, qui plus est marié à une Blanche. Impassible, alors que Josie fulmine, Fanon ne bronche pas et s’empresse de découvrir les lieux protégés où il s’apprête à vivre, écrire, faire famille… et bientôt s’engager dans la guerre pour l’indépendance…
“J’emmerde [le colon]. Non seulement sa présence ne me gêne plus, mais déjà je suis en train de lui préparer de telles embuscades qu’il n’aura bientôt d’autres issues que la fuite”
Dans Les Damnés de la terre, Fanon n’écrivait-il pas à propos de la « révélation essentielle », que produit le combat contre le racisme colonial : « Si ma vie a le même poids que celle du colon, son regard ne me foudroie plus, ne m’immobilise plus, sa voix ne me pétrifie plus. Je ne me trouble plus en sa présence. Pratiquement, je l’emmerde. Non seulement sa présence ne me gêne plus, mais déjà je suis en train de lui préparer de telles embuscades qu’il n’aura bientôt d’autres issues que la fuite. »
Cette humiliation initiale – et la réaction en forme d’évitement de Fanon – donne le ton de l’intrigue du film. Concentré sur les années 1953-1956, il revient sur ce moment décisif où, tout en réformant l’hôpital de Blida et en prenant conscience de la dimension politique de la psychiatrie – à la fois espace d’oppression et outil de résistance –, Fanon découvre la profondeur de la domination coloniale et se met à écrire l’une de ses œuvres majeures, Les Damnés de la terre – qu’il dicte au jour le jour à sa femme. Il s’engage aussi de plus en plus étroitement aux côtés des insurgés, cachant des militants du Front de libération nationale (FLN) dans son hôpital et participant à des réunions et des journaux clandestins, avant d’être exfiltré en Tunisie. C’est là qu’il abandonnera la nationalité française et s’engagera dans les instances du futur État algérien, tout en étant témoin des purges et assassinats internes au FLN, comme celui de son ami Abane Ramdane.