Biopic
Frantz Fanon, le psychiatre anticolonial
Frantz Fanon. ©Coll. particulière
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Cet article est issu du Hors-série n°69 de Philosophie magazine « Philosophes résistants », en kiosque le 13 mai 2026. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
« La violence du colonisé […] unifie le peuple », a-t-il écrit. À moins de se laisser écraser, elle est surtout, souvent, l’unique solution pour combattre l’oppression, notamment celle exercée par les colonisateurs sur les peuples colonisés. Mais Frantz Fanon met en garde : cette violence légitime ne peut se contenter d’être destructrice. Elle doit être créatrice.
« Chaque fois que la liberté et la dignité de l’homme sont en question, nous sommes tous concernés, Blancs, Noirs ou Jaunes » : ce leitmotiv, cité par Marcel Manville dans Les Antilles sans fard (L’Harmattan, 1992), restera le mot d’ordre de la vie, brève mais flamboyante, de Frantz Fanon. Né en Martinique, le jeune homme fuit l’île en 1944 pour s’engager dans l’Armée française de la Libération après le ralliement des Antilles au général de Gaulle. Il n’a alors que 18 ans. N’étant pas frappé par l’opération de « blanchiment » des Forces françaises libres en vue de la Libération, il est envoyé en France, où il est blessé. La première rencontre avec la métropole lui laisse un souvenir amer. « Il avait abandonné ses études et s’était battu contre l’intolérable d’une doctrine prônant l’élimination d’hommes au nom de la supériorité raciale. Et, tout au cours de ce combat, il s’était retrouvé confronté à la discrimination ethnique, à des nationalismes au petit pied », résume la psychiatre Alice Cherki, qui a connu Fanon, dans la biographie qu’elle lui consacre (Frantz Fanon. Portrait, Seuil, 2000).
Après un bref retour en Martinique, Fanon profite d’une bourse pour faire ses études de médecine tout en suivant, à Lyon, des cours de psychologie et de philosophie – il a notamment Merleau-Ponty, grande figure de l’existentialisme, comme professeur. Il dirige à ce moment le journal étudiant Tam-Tam et participe à différentes actions anticolonialistes aux côtés du Mouvement jeunes communistes de France.
Psychologie du colonisé
En 1951, le jeune homme soutient sa thèse de psychiatrie et commence son apprentissage à l’hôpital de Saint-Alban, où il croise la route de François Tosquelles, un des pionniers de la psychothérapie institutionnelle et de la sociothérapie. Il s’intéresse tout particulièrement aux troubles psychiques auxquels sont confrontés les colonisés. Ses théories anticipent l’idée de la transmission intergénérationnelle des traumatismes provoqués par les violences physiques, psychiques et sexuelles commises par les régimes coloniaux. « Politiquement, Fanon étudiant était engagé dans la lutte anticoloniale, avait des contacts étroits avec Présence africaine, portait attention aux différents numéros des Temps modernes sur cette période de décolonisation », note Cherki. Il publie en 1952 son premier ouvrage, Peau noire, masques blancs (Seuil).
Nourri notamment par la pensée de Sartre mais aussi par Psychologie de la colonisation d’Octave Mannoni, paru deux ans plus tôt au Seuil, Fanon y analyse les effets psychologiques d’une structure de domination coloniale fondamentalement raciste où s’enracine une double aliénation produite par l’infériorisation raciale. « Je parle ici, d’une part, de Noirs aliénés (mystifiés) et, d’autre part, de Blancs non moins aliénés (mystificateurs et mystifiés). […] L’infériorisation est le corrélatif indigène de la supériorisation européenne. […] Le nègre esclave de son infériorité, le Blanc esclave de sa supériorité, se comportent tous deux selon une ligne d’orientation névrotique. » Le complexe de supériorité du Blanc s’accompagne de haine, d’anxiété, de peur. « Le racisme boursouffle et défigure le visage de la culture qui le pratique », écrira Fanon quelques années plus tard. Animalisé, déshumanisé, considéré comme un démon, parfois aussi fétichisé, le colonisé éprouve, lui, la « honte », le « mépris de soi », la « nausée », un sentiment de culpabilité, voire d’inexistence. Le colonisé n’a, comme autre horizon, que le fait de se blanchir : « Le Noir veut être comme le Blanc. Pour le Noir, il n’y a qu’un destin. Et il est blanc. Il y a de cela longtemps, le Noir a admis la supériorité indiscutable du Blanc, et tous ses efforts tendent à réaliser une existence blanche. »
Bref, le Noir est dépersonnalisé, arraché à lui-même, privé de valeur. Dès lors, déclare Fanon, « ce que nous voulons, c’est aider le Noir à se libérer de l’arsenal complexuel qui a germé au sein de la situation coloniale » . C’est seulement par le combat que ce système peut être mis à bas, estime-t-il : « Il n’y a qu’une solution : la lutte. » La situation coloniale sécrète une violence rentrée qui, plutôt que de se retourner en autodestruction chez le colonisé écrasé, doit devenir force motrice.