Reportage
Faut-il être seul pour créer ? Dans l’antre de Wittgenstein en Norvège
Vue sur la maison de Ludwig Wittgenstein depuis une rive du lac Eidsvatnet, en Norvège. © Alexandre Jadin
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Le philosophe autrichien Ludwig Wittgenstein, auteur de deux ouvrages majeurs sur la logique et le langage, a en grande partie rédigé ces livres reclus au fin fond d’un lac en bordure d’un fjord norvégien, dans une cabane isolée du monde extérieur. Alexandre Jadin l’a récemment visitée et en tire ce reportage, où il sonde les liens entre solitude, mythe du génie et fertilité de la pensée.
Certaines images s’accrochent à nous comme de vieux rêves nous hantent. La cabane solitaire dans la forêt en fait partie. Tout une mythologie : là, à la faveur d’un retrait de la société humaine, nous pourrions vider tout notre saoul de créativité. Une fois seul(e), toutes les conditions seraient réunies pour enfin réaliser ce que nous ne cessons de reporter. Propice en période de vacances, la solitude serait la clef de la création.
Mais ce théorème est-il vraiment valide ? Pour y répondre, je me suis rendu dans la maisonnette que le philosophe autrichien Ludwig Wittgenstein (1889-1951) a construite dans un isolement quasi-total. Tout au bout d’un lac, lui-même situé tout au fond du deuxième plus long fjord au monde, en bordure du village de Skjolden, en Norvège. Situé au niveau du 61ᵉ parallèle nord, l’endroit n’est pas exactement hospitalier. Wittgenstein y séjourne un peu plus de deux ans, et ce de manière intermittente entre 1914 et 1950. C’est là que le penseur rédige deux œuvres qui ont changé le visage de la philosophie du siècle dernier, le Tractatus logico-philosophicus (1921) et les Recherches philosophiques (1953). À première vue, le théorème semble fonctionner. Mais rapprochons-nous d’un peu plus près.
Trouver l’endroit parfait
Se rendre sur place n’a pas exactement été une sinécure. Il a d’abord fallu traverser toute la Norvège en voiture, avant d’embarquer plusieurs heures sur un ferry, pour enfin voir poindre le village de Skjolden – quelques joyeuses maisons bariolées moutonnant autour d’une de ces sobres églises de bois qui scandent le pays. Tout autour, des montagnes plongent en piqué dans les eaux turquoise du fjord. Bref, comme disait Jacques Chirac, c’est beau... mais c’est loin.
Très loin, même, de l’Autriche-Hongrie où naît Wittgenstein en 1889, et de Cambridge, l’université britannique où cet ingénieur de formation s’est incrusté en 1911 pour suivre les cours de Bertrand Russell, sommité philosophique de son temps. Pourquoi donc partir aussi loin ? « Skjolden n’est pas exactement le centre du monde ! », concède Eli Hansen Moen, directrice de la Fondation Wittgenstein à Skjolden, une association visant à promouvoir la mémoire locale de cet étrange Autrichien tombé un peu de nulle part près de leur village paisible. « Wittgenstein voulait avoir un silence complet lorsqu’il travaillait, mais le village était trop bruyant », poursuit-elle.
Après quelques mois passés à loger chez l’habitant, Ludwig Wittgenstein décide de construire une modeste cabane durant l’été 1914, plus en retrait. « Trois endroits étaient possibles pour placer sa maison : une de l’autre côté du fjord, un autre plus haut dans la montagne, et enfin un emplacement de l’autre côté du lac, en amont du village. » Le problème des deux premières positions, « c’est qu’il pouvait entendre des chèvres passer ». En revanche, de l’autre côté du lac, « personne ». L’endroit parfait. Mais rude : là où il construit sa maison, pas un rayon de soleil ne perce d’octobre à mars. Entre le soleil et la quiétude absolue, notre homme a choisi. Si aujourd’hui un chemin escarpé partant d’un camping permet d’y accéder, à l’époque, le seul moyen de s’y rendre est à la force des bras, en utilisant une barque. Idéal pour voir venir de loin les fâcheux qui voudraient l’importuner !