La grande question
Faut-il interdire les “fake news” ?
Captures d’écran de la vidéo du faux coup d’État en France, une animation générée par IA et publiée sur Facebook.
Cet article est réservé aux abonnés.
Emmanuel Macron souhaite « retirer les contenus faux » qui circulent sur Internet. Une mesure liberticide ? Nous avons demandé au sociologue Gérald Bronner, à la philosophe Barbara Cassin et au spécialiste des médias Arnaud Mercier ce qu’ils en pensaient.
Interdire ? Réguler ? Laisser faire ? Devant la prolifération des fake news en ligne, accélérée par l’IA, la question d’une mise au ban de ces fausses nouvelles ressurgit. Fin novembre, Emmanuel Macron a annoncé son intention de légiférer pour « contraindre les plateformes à retirer les contenus faux ». Un vœu réitéré en décembre, après que le président français a été visé par une fausse nouvelle émise depuis le Burkina Faso, relatant un coup d’État en France. Sollicitée, la plateforme Facebook a refusé de retirer la vidéo mensongère. Réaction du chef de l’État, à propos des géants de la Silicon Valley : « Ces gens-là se moquent de nous. »
“Rééquilibrer la représentativité de la parole”
Que le pouvoir exécutif prenne ouvertement position dans un débat sur la liberté d’informer, cela a de quoi faire grincer quelques dents. N’y a-t-il pas un risque de censure déguisée, en cas d’interdiction ? En démocratie, est-ce vraiment à l’État de décider ce qui est vrai ou faux ? Jusqu’où considérer qu’une contre-vérité puisse avoir droit de cité – que faire, par exemple, des contenus liés à des faits scientifiques ou historiques polémiques ?
Le sociologue Gérald Bronner s’est longuement penché sur la question. En 2022, il a présidé une commission mandatée par l’Élysée sur « Les Lumières à l’ère du numérique » dont le rapport s’intéressait notamment aux « ingérences étrangères ». Contacté par Philosophie magazine, l’auteur d’À l’assaut du réel (PUF, 2025) dit comprendre ces réticences, tout en défendant l’idée d’une régulation. « Depuis 2023, le Digital Services Act (ou RSN en français) contraint les plateformes à supprimer les contenus relevant de la désinformation, indique Gérald Bronner. Il ne s’agit pas de censurer, mais de rééquilibrer la représentativité de la parole. Dans le monde numérique, un avantage concurrentiel est donné au vraisemblable sur le vrai. Il existe des diffuseurs d’informations plus puissants que d’autres, les “super spreaders” : 1% des comptes produisent 33% de l’information. Grâce aux algorithmes, ces points de vue minoritaires donnent l’impression d’être majoritaires. »
“Sur Internet, un avantage concurrentiel est donné au vraisemblable sur le vrai. 1% des comptes produisent 33% de l’information – des points de vue minoritaires qui donnent l’impression d’être majoritaires”
Réguler sans censurer : comment serait-ce possible, concrètement ? Gérald Bronner nous donne quelques pistes. « Les infos doivent rester disponibles, quoique plus ou moins visibles. D’un côté, en favorisant certains comptes diffusant une information collectivement reconnue comme fiable ; de l’autre, on fait chuter la visibilité de ceux qui font du mensonge leur profession. Mais il ne faut pas aller embêter Monsieur Tout-le-Monde ! On doit pouvoir continuer d’écrire que la Terre est plate ou que le réchauffement climatique est une absurdité. Il faut s’en tenir aux gros comptes. » Sa conviction : on ne préserve pas la liberté d’expression en acceptant une « dérégulation du marché cognitif ». « Ceux qui le croient sont naïfs ou bien ont des intentions idéologiques, lorgnant vers l’extrême droite », condamne-t-il.