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Faut-il laisser brûler Los Angeles ?

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Faut-il laisser brûler Los Angeles ?

Une maison détruite par l'incendie de Palisades le long de la Pacific Coast Highway à Malibu, en Californie, le 8 janvier 2025. © Zoë Meyers / AFP

Dans un article datant de 1983, le géographe Mike Davis proposait « des arguments pour laisser brûler Malibu ». Provocation, cynisme ? Non, car le géographe explique pourquoi les plus riches ont fait construire leurs villas dans ces zones à risque tout en sachant pertinemment qu’elles sont menacées par les incendies, avec un soutien financier permanent des autorités. Décryptage dérangeant. 


Les images sont saisissantes : le quartier de Pacific Palisades, l’un des plus prisés de Los Angeles, a été dévasté par des flammes qui menacent désormais Malibu et Santa Monica. Un autre foyer est apparu à Hollywood. Si les scènes de dévastation frappent, elles doivent être replacées dans un contexte : les incendies sont très fréquents dans la région. Ce qui n’empêche pas une bonne partie des riches Américains d’en faire leur terre d’élection. 

C’est ce paradoxe qu’a exploré le géographe Mike Davis, spécialiste de la ville de Los Angeles, dans un article de 1983 : « The Case For Letting Malibu Burn ». Il commence par dire que « lorsque la plupart d’entre nous construisent ou achètent une maison, nous évaluons soigneusement le voisinage. À Malibu, le voisinage est le feu. » L’écosystème sec et venteux de la région les favorise depuis longtemps, comme c’est le cas dans les phénomènes actuels. L’activité humaine, par ailleurs, aggrave ce risque naturel. Alors qu’auparavant les environs des villes californiennes étaient entourés de plantations d’agrumes et de terres agricoles, ce qui empêchait les incendies d’atteindre les zones d’habitation, ces « coupe-feu horticoles ont disparu ». Résultat : « les champs de fraises sont devenus des banlieues vieillissantes, et la quête de plages, de terrains avec vue sur les montagnes et de grands arbres a créé des risques d’incendie autrefois inimaginables. »

 

Un scandale social et politique

Pourquoi, alors, stars du cinéma et autres représentants des catégories aisées continuent de rêver d’une villa à Malibu, Santa Monica ou Pacific Palisades ? Davis met en avant des raisons politiques et économiques. Après l’incendie de 1956 à Malibu, l’État fédéral a stimulé la reconstruction avec des prêts préférentiels à faibles taux d’intérêt. En conséquence, selon Mike Davis, « les locataires et les propriétaires modestes ont été déplacés de zones comme Broad Beach, Paradise Cove et Point Dume par de riches pyrophiles encouragés par […] l’aide aux sinistrés socialisée et un engagement public de grande envergure pour “défendre Malibu”. […] La colère elle-même accélère l’embourgeoisement ».

La upper class, délaissant les centres-ville défraîchis et les vieilles banlieues, s’installe dans de nouvelles suburbs, qui s’étendent à perte de vue dans les collines propices aux flammes. Tandis que la population de ces banlieues de plus en plus chic augmente, « les tempêtes de feu dans les banlieues deviennent de plus en plus apocalyptiques ».

On aboutit à un constat doublement scandaleux, aux yeux de Davis. D’une part, les catégories aisées s’approprient la nature environnante en y installant leurs petits châteaux : « La construction de maisons à flanc de colline a spolié le patrimoine naturel de la majorité au profit d’une minorité aisée. » D’autre part, ces riches propriétaires bénéficient d’un soutien collectif lorsque leurs demeures sont détruites par les flammes : « Les propriétaires des collines, contrairement aux habitants des immeubles, bénéficient d’une protection presque illimitée contre les incendies. […] La “sécurité” des côtes de Malibu et de Laguna, ainsi que de centaines d’autres enclaves de luxe et de banlieues fermées au sommet des collines, est en train de devenir l’une des principales dépenses sociales de l’État. » Si les incendies actuels sont tragiques, ils recouvrent donc, selon Mike Davis, un scandale social et politique.