La lettre du jeudi

Faut-il mettre un frein à l'exploitation des roches ?

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Faut-il mettre un frein à l'exploitation des roches ?

 ©Gianluigi Marin/unsplash

« Alors que je cherchais des vidéos d’inspiration pour ma nouvelle salle de bains (carrelage terrazzo ou bleu-vert ?), l’algorithme m’a suggéré des images de machines tailladant des blocs de marbre pour modeler des baignoires. J’aurais dû m’esbaudir devant la qualité du travail, j’ai eu l’impression d’assister à une mise à mort.


Depuis quelques années, je sens le malaise grandir en moi. Qu’il s’agisse de l’exploitation des sols pour puiser des métaux rares ou de l’excavation de roches pour agrémenter nos maisons, le traitement humain accordé aux pierres suscite une gêne, pour ne pas dire une révolte. Je ne parle pas seulement des cristaux irisés, des galets soyeux, ni des monolithes invitant à la rêverie. Je pense à la Terre dans ce qu’elle a de plus littéral, de ce bloc de matière inerte grâce auquel nous tenons debout. Partout sur le globe, et de manière accélérée avec la course à l’énergie (pensons au gaz de schiste ou à l’extraction d’uranium), l’humain martyrise les entrailles du globe sans s’inquiéter des conséquences physiques et éthiques de cette destruction pourtant irréversible.

“La pierre est sans monde”

Je sais, les pierres ne vivent pas. Elles ne respirent pas, ne bougent pas, ne se reproduisent pas, ne se nourrissent de rien. Elles ne sont pas davantage mortes, n’ayant jamais vécu. D’un point de vue philosophique, elles n’ont globalement intéressé personne, sauf peut-être Martin Heidegger qui les convoque à un moment pour mieux les répudier ensuite, quelque part du côté du néant. Dans son cours de 1929-1930 intitulé “Les concepts fondamentaux de la métaphysique”, il assène :“La pierre est sans monde. L’animal est pauvre en monde. L’homme est configurateur de monde.” Sur le continuum de l’“Être”, les roches sont à zéro. Elles n’existent pas, au sens fort d’ex-ister, qui renvoie étymologiquement à l’idée de “sortir de soi”, d’être autre chose que du donné. N’étant qu’elles-mêmes, les pierres ne “seraient” point.

Cette déconsidération de la pierre est problématique. D’abord, elle participe de l’illusion que notre Terre posséderait des ressources infinies et que le progrès technologique justifierait tous les excès, y compris la défiguration du socle même des écosystèmes. Contre l’évidence d’une matière qui répond à des échelles de temps étrangères à l’espèce humaine (le marbre de Carrare, si convoité, s’est formé il y a 200 millions d’années), elle alimente la fuite en avant technologique qui nous conduit au chaos. Soyons assurés, à cet égard, que la confrontation entre la Chine et les États-Unis sur l’accaparement des métaux rares s’intensifiera dans les années à venir, comme l’a bien analysé Guillaume Pitron dans son inquiétante enquête La Guerre des métaux rares.

Le minéral exclu de la “chaîne du vivant”

Mais il n’y a pas que cela. Il me semble que ce mépris du minéral renforce certains préjugés sur une supposée “chaîne du vivant”. Nous sommes toutes et tous, écologistes inclus, convaincus de l’importance de “sauver le vivant”, ce que jadis on nommait plus simplement “la faune et la flore”. Certes, il y a urgence. Mais l’éthique doit-elle seulement prendre en considération le degré de vie des individus, pour établir leur valeur ? Pourquoi un moucheron aurait-il plus le droit de vivre qu’un morceau de basalte ? Dans son livre La Libération animale (1975), la bible des antispécistes, le philosophe utilitariste Peter Singer se montre tout à fait heideggérien sur ce point :“Une pierre n'a pas d'intérêts parce qu'elle ne peut pas souffrir”, martèle-t-il. Et qui dit “pas d’intérêts” dit, à ses yeux, “pas de droits”.

L’“apparition” plutôt que la “vie”

“On ne peut pas tout sauvegarder”, me direz-vous, à raison. Je vous répondrai que cela ne nous donne pas pour autant le droit de tout détruire. Pour l’équilibre, la beauté, la constance, la diversité, la puissance et finalement la sagesse qu’elles inspirent, les roches sont précieuses. “La pierre colossale donne, dans son immobilité même, une impression toujours active de surgissement”, écrit Gaston Bachelard dans La Terre ou les Rêveries de la volonté (1948). J’aime beaucoup cette notion de “surgissement”, car elle permet de substituer au concept moralement étriqué – pour ne pas dire conservateur – de “vie”, celui plus phénoménologique d’“apparition”. Dans cette optique, serait digne d’intérêt ce qui, un jour, serait “apparu” sur Terre. Cela ne voudrait pas dire qu’il faudrait tout préserver, mais que la “disparition” de tout élément devrait être envisagée avec une prévenance égale. Qu’en dites-vous ? »

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