Analyse

Foucault, l’homme et La Femme

Temps de lecture : 3 min

Foucault, l’homme et La Femme

La Femme – “Disconnexion” (capture d'écran du site YouTube)

Du chant lyrique, un solo de banjo et Michel Foucault. Alors que toute perspective festive a disparue, le groupe français La Femme propose dans le clip de son nouveau single l’ambiance d’un cabaret clandestin survolté. Mais Disconnexion se fait remarquer par son absence de paroles chantées, remplacées par la voix d’un certain Sacha Michel Zarev, sosie caricatural de Michel Foucault. Dans un fauteuil, pipe à la main, il nous entretient de nihilisme, de cynisme et d’infini pascalien sur un plateau télé. À bon escient ?

 

Le clip de Disconnexion.

 

  • Dans le clip Sacha Michel Zarev, entouré de journalistes, fait la promotion de son (faux) livre, Le Grand Problème de l’homme. Ce problème, selon lui, c’est « d’éprouver sans cesse un désir d'expansion » dans « un monde rempli de limites physiques et cartésiennes ». Il poursuit en expliquant que cette contradiction interne à l’homme se comprend « si l’on s’en réfère à la pensée nihiliste et aux philosophes tragiques », qui nous fait prendre la mesure de l’« insignifiance vertigineuse de notre existence ». Le penseur du nihilisme et du tragique ici cité est sans doute Nietzsche, qui fait de l’œuvre d’art l’expression de la pulsion vitale de l’homme (force dionysiaque) et des représentations qu’il produit (force apollinienne). 
  • Cependant, « en vrai », Foucault ne pose pas la question de la vie humaine dans des termes aussi existentiels. Foucault se refuse à considérer « le problème de l’homme » comme un thème éternel et métaphysique, comme son sosie le fait ici. Dans Les Mots et les Choses (1966), l’intellectuel exprime même son « profond apaisement de penser que l’homme n’est qu’une invention récente. » Il entend là qu’avec l’apparition de l’État et de la science moderne, l’homme tel qu’on le connaissait est en train de disparaître au profit d’une humanité multiple et en constante réinvention, capable de faire de son existence fugace une œuvre.
  • Or, l’un des moyens de sublimer sa vie est de subvertir les rapports de pouvoir qui s’y jouent : militer, jouir, se droguer, danser, résister. C’est précisément ce à quoi renvoie la fin de la tirade, lorsque le pseudo-philosophe parle de recourir à des « artifices » pour « se déconnecter de la réalité pascalienne qui nous effraie tant ». À une différence près : pour Foucault, le recours à des artifices ne vise pas tant à échapper au réel qu’à le provoquer et le renverser. L’une de ses expériences-limites sera la consommation de psychédéliques : en 1975, après une conférence à Berkeley, il prend du LSD dans le désert et s’en trouve transformé. L’univers visuel et musical de Disconnexion, avec ses silhouettes tournoyantes et son rythme entêtant, n’est pas sans rappeler un véritable trip halluciné.
  • À quoi bon alors continuer à alimenter par du discours ce qui est en réalité un faux problème ? Dans le clip, le philosophe-star interrompt sa tirade et quitte le plateau. L’auditeur est soulagé, tant il était difficile de suivre ce discours jargonnant contaminé par un beat de plus en plus difficile à ignorer. Entre discours et disco, il faut choisir !