Point de vue
Frédéric Worms : « Une nouvelle exigence de création apparaît dans la philosophie française »
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Cet article est issu du numéro 30 de Philosophie magazine « 30 - juin 2009 », en kiosque le 28 mai 2009. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Auteur de La Philosophie en France au XXe siècle. Moments (« Folio Essais inédit », Gallimard, 2009), Frédéric Worms distingue chaque « moment » philosophique comme une rupture avec l’aspect « trop français » de celui qui l’a précédé.
Comment l’esprit français a-t-il traversé le XXe siècle ?
Ce qui montre que l’idée d’esprit français ne va pas de soi c’est que chaque « moment » philosophique s’est constitué en critiquant l’aspect « trop français » du précédent. Bergson est certes un grand représentant de cette philosophie et de cet « esprit » dans ce que j’appelle le « moment 1900 ». Pourtant, il critique un positivisme caractéristique de la fin du XIXe siècle en France, devenu sclérosé, et qui avait lui-même écarté des métaphysiciens plus anciens comme Descartes ou Pascal, ou plus récents comme Maine de Biran. Ensuite, c’est son tour ! Après des séjours en Allemagne, les philosophes des années trente – Sartre, Aron, Cavaillès – critiqueront de manière très diverse un bergsonisme statufié en « philosophie nationale », voire en idéologie bourgeoise et chauvine, coupée du monde concret et de l’Histoire. Mais Sartre, lui aussi, avec l’existentialisme, finira par représenter une pensée française en quelque sorte incarnée, avec laquelle rompront les structuralistes, comme Lévi-Strauss, qui a longtemps quitté la France. Ainsi chaque moment se crée par éloignement, critique du moment précédent et construction d’une pensée neuve. Mais tous ces penseurs, aux yeux du monde, demeurent typiquement « français » : les structuralistes eux-mêmes, penseurs les plus antinationalistes qui soient, seront étiquetés aux États-Unis comme les créateurs de la « french theory »…