Le livre du jour
“Friction. Délires et faux-semblants de la globalité”, d’Anna Lowenhaupt Tsing
Couverture du livre “Friction. Délires et faux-semblants de la globalité”. © La Découverte/Les Empêcheurs de penser en rond
Vous pensiez que le capitalisme s’était imposé à l’ensemble de la planète avec l’évidence d’un bulldozer ? Pas si simple. L’anthropologue et ethnographe Anna L. Tsing a enquêté pendant une quinzaine d’années en Indonésie, dans une région où l’économie de marché s’est installée en prenant des formes hybrides et inattendues. Elle a découvert que le capitalisme met en relation des régions du monde et des acteurs éloignés les uns des autres géographiquement et culturellement. De ces connexions, qui ne se font pas sans heurts, il peut résulter à la fois de la destruction, mais aussi de nouvelles cultures. Par le terme de « culture », Anna Tsing entend aussi bien les méthodes d’exploitation de la forêt, qui adaptent la rationalité économique à un paysage tropical, que la défense de cette même forêt et l’émergence d’une nouvelle conscience écologique. Pour décrire ce phénomène, elle reprend à la physique du mouvement le concept de « friction ».
- La course à la captation. Dans les années 1980, une région forestière de l’île de Bornéo devient le terrain d’une course sauvage à l’argent facile : le Kalimantan du Sud. Les ressources – bois, charbon, or… – y semblent inépuisables, aussi les populations locales, les Dayak Meratus, collaborent-elles de façon plus ou moins informelle avec les entreprises privées et le gouvernement pour tenter de faire quelque profit. Résultat : en une vingtaine d’années, les paysages sont pollués, rongés jusqu’à l’os et réduits à l’infertilité. Pour l’ethnographe et anthropologue Anna Tsing, cette dynamique de « captation » (extraire d’un territoire des ressources pour le faire prospérer mais aussi potentiellement le détruire) est typique du fonctionnement du capitalisme.
- Le capitalisme, ça frotte énormément. Du marché global, on a l’image parfaitement fluide, rationnelle et implacable d’un tapis roulant qui se déploierait sans entrave. Or la réalité est tout autre. À l’échelle locale règne ce que Tsing nomme la « friction », façon de souligner que le mouvement – d’un objet ou du capitalisme – ne va jamais sans frottements, dont le résultat peut être tout autant créatif que destructeur. « Le caoutchouc industriel a été rendu possible par la sauvagerie des conquêtes européennes, les passions concurrentes de la botanique coloniale, les stratégies de résistance des paysans, la rencontre de la guerre et des technosciences, la lutte pour des objectifs industriels et la défense des hiérarchies, et bien d’autres choses encore qu’une version téléologique du progrès industriel rend invisibles. C’est à ces vicissitudes que j’ai donné le nom de friction », explique-t-elle.
- Brouillage des cartes. La friction se produit dans des « zones-frontières » comme le Kalimantan, où se côtoient le légal et l’illégal, le privé et le public, la pauvreté extrême et la possibilité d’un enrichissement inespéré. « Une zone-frontière est un bord de l’espace et du temps : c’est le règne du pas encore – pas encore cartographié, pas encore régulé. C’est une zone qui défait les cartes : même dans sa planification, une zone-frontière est pensée comme non planifiée. Les zones-frontières ne sont pas seulement découvertes en bordure ; ce sont des projets de fabrication d’expérience géographique et temporelle », décrit Tsing.
- Prolifération d’effets. L’ethnographe décrit autant des dynamiques abstraites que leurs conséquences très concrètes – par exemple, des routes où la boue prend une couleur d’enfer, ou bien la valorisation d’une masculinité prédatrice, mais aussi des collaborations inattendues entre étudiants et aborigènes pour la préservation de l’environnement. En résulte un essai hybride, curieux, proliférant, comme l’objet qu’il explore.
Friction. Délires et faux-semblants de la globalité, d’Anna Lowenhaupt Tsing (trad. P. Pignarre et I. Stengers, La Découverte, coll. Les Empêcheurs de penser en rond, 2020), est disponible ici.