La lettre du mercredi
Fukushima, 15 ans après : des racines et des îles
Photo extraite du livre “Tsunami Trees”, photographies et textes de Naoya Hatakeyama, paru aux Éditions Light Motiv. © Naoya Hatakeyama
« Que faisiez-vous le 11 mars 2011 ? L’explosion de la centrale de Fukushima, au Japon, tenait alors le monde en haleine. Naoya Hatakeyama, lui, espérait des nouvelles de ses proches. Il n’a cessé depuis de documenter les répercussions écologiques et existentielles de ce drame. J’aime beaucoup ce photographe, originaire de la région sinistrée. Il vient de publier un nouvel ouvrage, quinze ans après la catastrophe.
Le “Pin des miracles”
Il a résisté au tsunami, seul survivant de la catastrophe. Lui, c’est le “Pin des miracles”, planté parmi 70 000 autres le long de la mer à Rikuzentakata, dont est originaire Naoya Hatakeyama. Ce pin rescapé, haut de 27 mètres et vieux de 170 ans, a fini par mourir en 2013. Mais il a été restauré à grands frais (injecté de carbone et fiché sur une dalle de béton), devenant commémoratif. À ces arbres et paysages mutilés, le photographe a dédié un livre – Tsunami Trees – qui vient tout juste de paraître. Ce n’est pas le premier qu’il consacre à ce sujet, et je vous en recommande aussi deux autres : Kesengawa (2013) et Rikuzentakata (2016). Le premier est un poignant témoignage de son trajet dans la zone dévastée à la recherche de sa mère et de ses sœurs ; le second rend compte de la transformation complète de ce “paysage biographique”, d’une carte devenue “muette” à mesure que des murs ont été érigés pour se protéger de l’océan et que la topographie du pays a été redéfinie – 90% de sa ville natale a dû être reconstruite.
Une nature morte ?
L’environnement a changé avec le regard de l’observateur. “Des travaux publics de très grande ampleur ont transformé les environs de ma maison natale en un lieu qui m’était inconnu, écrit-il en préface de son livre, et puis les enfants de l’époque sont devenus des jeunes gens à la voix grave, les personnes âgées de la génération de mes parents sont mortes peu à peu, les unes après les autres ; de nouveaux souvenirs continuent de s’ajouter à ma mémoire et s’accumulent implacablement sur les plus anciens. À présent, je ne peux plus que tenter de me faire un chemin au milieu de ces souvenirs pour accéder à l’évènement qui a eu lieu en 2011.”
Cette réflexion sur le temps rejoint une méditation sur la nature. Le photographe s’arrête sur ces arbres à demi-morts, sur ceux qui ont été employés pour bâtir des architectures ou tout simplement replantés. “Ces arbres qui évoquent les vicissitudes de l’industrie, le dépeuplement des régions et même la maladie, est-ce qu’ils sont beaux ?”, se demande-t-il. Nature et artifice se mêlent ainsi depuis longtemps au Japon. Naoya Hatakeyama évoque par exemple les cerisiers Somei-Yoshino, qui font la fierté de l’archipel et la joie des touristes… fruits, en réalité, d’une plantation effrénée entre les années 1950 et 1980.
L’inexorable baisse d’exigence
“Amnésie écologique”. Cette expression désigne la manière dont chaque génération fonde ses attentes sur un état (détérioré) de l’environnement qu’elle a toujours connu. Dans un essai collectif dirigé par Antoine Fenoglio et Cynthia Fleury, paru sous le titre Éthique et design (2024), la philosophe Marion Waller rappelle ainsi que nous vivons dans des paysages déjà ruinés et recomposés, qui n’ont donc rien de naturel, bien qu’ils soient devenus notre réalité. Comme elle l’écrit, “le terme de shifting baseline syndrom [phénomène de référence changeante] est apparu récemment dans la littérature pour signifier le fait que chacun prend pour référence un paysage déjà dégradé, baissant ainsi le niveau d’exigence et rendant difficiles les choix collectifs de réorientation”. Marion Waller a elle-même théorisé la notion d’“artefacts naturels” pour désigner ces environnements composites, créés par l’homme mais susceptibles de “s’inscrire dans la continuité des processus naturels et disposant d’un potentiel d’autonomie”. Ce sont eux, ces artefacts, les histoires et les blessures qu’ils charrient parfois de manière fantomatique, ces sujets de contemplation irréductibles aux clichés, qui émeuvent tant Naoya Hatakeyama quinze ans après la catastrophe. Vous verrez pourquoi. »
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