La lettre du jeudi

Fumeux décret !

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Fumeux décret !

©Rafael Hoyos/unsplash

« Jusqu’à 750 euros la clope ! Depuis dimanche, il est interdit de fumer à la plage, dans un parc ou aux abords d’une école, et contrevenir à cette nouvelle règle vous expose à une amende salée. Une mesure indispensable, si l’on en croit notre gouvernement, prompt à régir par décret le moindre détail de notre quotidien. Comment en est-on arrivé là ?

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Précisons-le d’emblée : je ne regrette en rien le temps où la cigarette régnait en maîtresse incontestée de l’espace social. Certes, je me souviens avec une pointe de nostalgie des pièces enfumées dans lesquelles j’ai grandi, à commencer par l’utérus de ma mère, dont le placenta devait être gorgé de nicotine. Le claquement du briquet, les lourdes volutes qui planaient lorsque mon père allumait sa pipe, les minuscules trous noirs que creusaient les cendres dans la moquette grise : tout, dans la clope, convoque en moi le souvenir d’une enfance heureuse – qui se disait alors que la petite fille en rose était victime de tabagisme passif ? C’est sans doute pourquoi j’ai aimé… pardon, j’ai adoré fumer pendant des années.

Autres temps, autres mœurs : aujourd’hui, je suis incapable de m’imaginer comment on a pu, par le passé, supporter que des gens fument à l’intérieur d’un train, d’une voiture, d’une chambre à coucher, toutes choses que mes parents faisaient sans se poser de questions. Rien ne me dégoûte tant que l’odeur de tabac froid qui imprègne le moindre pli de vêtement lorsqu’on quitte un fumoir. Et, bien sûr, j’ai été sensibilisée par des décennies de prévention à la nécessité de protéger les plus fragiles des effets néfastes de la cigarette : j’ai beau vouloir être tolérante, je ne peux pas m’empêcher de protester lorsque mon compagnon allume une sèche à moins de 200 mètres de notre enfant – oubliant que j’ai été moi-même élevée dans un cendrier.

Bref, ne comptez pas sur moi pour défendre l’absolue liberté du fumeur. J’ai beau être spontanément libérale, je ne considère pas qu’imposer les conséquences de ses propres addictions à autrui relève des droits fondamentaux.

Si ce décret me dérange, c’est pour une autre raison. Parce qu’il suggère, au fond, que l’on ne croit plus à la capacité des individus de faire preuve de discernement. Oui, un type qui tire frénétiquement sur sa clope sous un abribus bondé est un malotru. Faut-il pour autant légiférer sur la question ? Sommes-nous donc si stupides que nous sommes incapables de faire la différence entre fumer assis sur une plage déserte et planté devant une maternelle à l’heure de la sortie des classes ? Le propre de l’éthique, comme le montrait Aristote, est non pas d’appliquer bêtement des règles, mais de savoir juger en situation. Le Français serait-il à ce point hermétique au bon sens qu’il est indispensable de lui indiquer la conduite à suivre en toutes circonstances ?

Mais il y a sans doute pire dans cette société du tout-régi-par-l’État qui se profile face à nos esprits hébétés (car, notons-le, personne ne s’est réellement insurgé contre cette énième intrusion gouvernementale dans notre quotidien), à savoir l’idée que nous sommes destinés à nous entretuer dès lors que surgit entre nous un conflit d’intérêts, aussi mineur soit-il. Et que nous avons définitivement enterré cette désuète vertu qu’est la politesse, qui s’exprime précisément dans des contextes où la loi ne décide pas qui est prioritaire sur l’autre. Au fond, je préfère voir quelqu’un allumer sa clope près de ma poussette, puis se confondre en excuses après que je lui demande gentiment de s’éloigner un peu, plutôt que vivre dans un monde où tout est régenté, administré, compartimenté.

“La politesse s’apprend comme la danse, écrit le philosophe Alain dans ses Propos sur le bonheur. Celui qui ne sait pas danser croit que le plus difficile est de connaître les règles de la danse et d’y conformer ses mouvements ; mais ce n’est que l’extérieur de la chose ; il faut arriver à danser sans raideur, sans trouble, et par conséquent sans peur.” Dans une société domestiquée à coups de décrets, ce n’est pas la grâce de la politesse qui teinte nos actions mais la crainte permanente d’être pris en faute. Ce qui, en retour, durcit nos rapports : en l’absence de règles, nous devenons impolis par défaut, incapables d’exercer notre jugeote. Car dans une société où le moindre écart à la règle est sanctionné d’une amende, à l’inverse, le moindre espace de liberté devient une autorisation à proclamer du “c’est mon droit” lorsqu’un autre requiert votre sollicitude. Une dérive inquiétante, si l’on en croit Alain, pour qui “l’impolitesse est toujours une sorte de menace”. Et si l’on retrouvait un peu de souplesse ? »