Édito
Géométrie du gouffre : l’édito d’Alexandre Lacroix
© Charles Berberian pour PM
Cet article est issu du numéro 184 de Philosophie magazine « Que faire de nos angoisses ? », en kiosque le 24 octobre 2024. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
À mon sens, il y a deux types d’angoissés, les angoissés verticaux et les angoissés horizontaux.
Pour les premiers, l’angoisse n’a pratiquement pas de durée, elle tient dans un instant. Elle s’apparente à un plongeon en chute libre dans des ténèbres dont on ne touche jamais le fond et décrit une courbe asymptotique : tout se passe comme si la pensée sentait tout appui s’effondrer sous elle et qu’elle tombait, tombait vers son propre anéantissement. Au cours de cette chute, ce à quoi l’on tenait, nos désirs, nos espérances, nos croyances sont provisoirement annulés. C’est comme si l’on faisait par anticipation l’expérience de la mort. Dans L’Aventure, l’Ennui, le Sérieux (1963), Vladimir Jankélévitch écrit de l’angoisse qu’elle est « infiniment ténue » et il la définit comme « le vertige de l’homme devant l’instant », à quoi l’on reconnaît sans nul doute un angoissé vertical. Si un tel instant a quelque chose d’insoutenable, s’il est d’une intensité telle qu’on peut avoir envie de le fuir à tout prix, même en faisant une connerie, il a néanmoins un aspect positif. Par nature, l’angoisse verticale est éphémère, propriété qu’elle a en partage avec la jouissance. Une heure plus tard, on se demande ce qui nous a pris, ce qui a provoqué un tel plongeon. On est déjà passé à autre chose, parce que le psychisme ne peut pas s’installer dans un tel état, pas plus qu’il n’est possible de tenir debout sur la pointe d’une aiguille.
À cet égard, l’angoissé horizontal a moins de chance : pour lui l’angoisse est une compagne de route fidèle, insistante, bavarde, collante, qui fait particulièrement sentir sa présence à certaines époques de la vie, où l’on est confronté à un déménagement, une séparation, un deuil, un nouveau métier, un nouvel amour, où l’on a une décision difficile à prendre. Cette angoisse ne vous foudroie pas, mais elle charrie toutes sortes de symptômes désagréables, des oublis, une incapacité à affronter les menus problèmes du quotidien, des peurs immotivées, la crainte lancinante de ne pas être à la hauteur, une distraction dangereuse tant sur le plan professionnel qu’au volant ou dans les relations privées. L’angoisse horizontale est diffuse. Elle a moins de lien direct avec la mort, le passage à l’acte ou l’ivresse que l’angoisse verticale, mais elle a le don de rendre la vie pesante, de l’empoisonner. Rien ne lui serait plus étranger que la légèreté.
Moi qui suis un angoissé vertical, j’ai l’impression que l’angoisse – quand je ne suis pas aux prises directement avec elle – a certains bienfaits, parce qu’elle permet par contraste d’apprécier les couleurs du monde, elle donne plus de relief au quotidien ; après son passage, la vie semble terriblement digne d’être vécue, et même joyeuse. Il m’est plus difficile de dire quels seraient les avantages de l’angoisse horizontale – sinon peut-être que cette dernière permet une traversée et que, comme toutes les épreuves prolongées, elle forge le caractère, exerce la volonté et, dans le meilleur des cas, prépare des métamorphoses.